RUSSIE (histoire)


RUSSIE (histoire)
RUSSIE (histoire)

L’histoire de la Russie est celle de la formation d’un vaste empire qui, du Xe au XXe siècle, s’est peu à peu étendu, à partir des plaines de l’Europe orientale aux rives du Pacifique et aux montagnes d’Asie centrale. Le mot «Russie» désigne un domaine où se sont rassemblés des peuples divers, en grosse majorité slaves orientaux (Russes, les plus nombreux; Ukrainiens, Biélorusses), qui, dans leur progression vers l’est, occupant une Sibérie presque vide d’hommes, ont européanisé la partie nord du continent asiatique et englobé, en Europe même ainsi qu’aux marges des pays conquis, quelque deux cents nationalités allogènes, d’importance relative très variée, où domine l’élément turc.

Ce fut d’abord le Grand Empire qui s’étendait sur tout le bassin du Dniepr avec Kiev pour capitale. Les princes de Kiev nouèrent des relations avec Byzance et adoptèrent la religion orthodoxe et l’alphabet grec. Au XIIe siècle, la prépondérance passa de Kiev aux cités russes du bassin de la Volga. Au XIIIe siècle, l’invasion des Mongols mit un terme à cette expansion vers l’est. L’asservissement des principautés russes à l’empire de la Horde d’Or dura jusqu’au XVe siècle. La Russie fut détachée de l’Europe pour être incorporée à l’Asie. Cet écartèlement ne cessa de peser sur son destin. Parmi les vassaux de la Horde figuraient les princes de Moscou, ville située au carrefour de routes fluviales, d’autant plus importantes qu’elles étaient les seules praticables dans une région de vastes forêts. Comment la petite principauté de Moscou parvint-elle à fonder une nouvelle Russie? Probablement grâce à la politique prudente de ses princes, qui se firent les agents zélés de la domination mongole jusqu’au moment où ils se sentirent assez forts pour se retourner contre elle. Une première insurrection échoua au XIVe siècle. C’est avec Ivan III, contemporain du roi de France Louis XI, que fut libérée et unifiée la Russie, à la fin du XVe siècle, tandis qu’étaient renoués les liens avec l’Europe. Mais un long temps s’écoula avant que l’influence européenne ne devint prépondérante. C’est Pierre le Grand qui, au XVIIIe siècle, a fait de la Russie un État moderne, favorisant l’évolution de la société, développant l’économie et encourageant la naissance d’une nouvelle culture. Avec Catherine II, la Russie prend place parmi les monarchies éclairées de l’Europe. Non sans brutalité comme en témoigne son attitude lors des différents partages de la Pologne. Les troupes russes, dans leur lutte contre la Révolution française, se rendent même en Suisse, en Italie et pénètrent à Paris en 1814. Vaincu par Alexandre Ier, Napoléon prédit: «L’Europe est dans le plus grand danger, elle peut être à chaque instant inondée de Cosaques et de Tartares.»

En réalité, la Russie ne renonce pas à regarder vers l’Orient où s’effondre la domination turque et n’échappe pas, bien qu’elle ait été l’une des inspiratrices de la Sainte-Alliance, à la contagion révolutionnaire. Libéral, Alexandre II doit revenir sur ses réformes après l’insurrection polonaise de 1863 et les progrès de l’opposition. La répression est encore aggravée par Alexandre III entre 1881 et 1894. Elle ne fait que retarder une échéance qui paraît inévitable. La révolution de 1904-1905 annonce l’effondrement de la dynastie des Romanov en 1917. La République socialiste fédérative soviétique russe sera pour plus de soixante-dix ans la plus puissante des républiques de l’Union soviétique. La Fédération de Russie, qui fait partie depuis décembre 1991 de la Communauté des États indépendants, se pose en successeur de l’U.R.S.S.

1. Débuts d’un État

Les Varègues

Les Slaves orientaux, venus des Carpates, occupaient aux VIIIe et IXe siècles une large bande de territoire, entre le golfe Baltique et le lac Nevo (Ladoga) au nord, les rives nord-ouest de la mer Noire au sud. Divisés en tribus, ils avaient dépassé le stade de l’économie naturelle; la cueillette et la chasse ne fournissaient plus qu’un appoint aux produits de l’agriculture et déjà se créaient de petits centres d’échanges, embryons de villes. Barbares voisins, au sud, de l’Empire byzantin, dont la riche capitale était une tentation, ils subirent au IXe siècle l’infiltration des Normands, ces hardis navigateurs scandinaves qui, au même moment, écumaient et conquéraient en partie les côtes de l’Europe occidentale et de la Méditerranée. Ces Normands, les Varègues, fournirent aux Slaves des mercenaires, mais aussi des chefs militaires, parlant bientôt en maîtres dans les principales villes (Novgorod, Kiev), et une dynastie de princes qui, établissant leur souveraineté sur l’ensemble du pays, fondèrent le premier État russe, capable d’entretenir avec Byzance, des échanges réguliers, de traiter avec lui d’égal à égal et de se défendre (jusqu’à son écroulement au XIIIe s.) contre les attaques des nomades asiatiques venus de l’est (Petchenègues, Polovtses, et enfin Tatars Mongols).

Le rôle des Varègues, exagéré par l’historiographie allemande du XIXe siècle, est à la base de la théorie normaniste, qui fait du premier État russe une organisation d’origine scandinave, introduisant un ordre politique souhaité par les peuples slaves arriérés et anarchiques. La Chronique de Nestor , ou Chronique des temps passés , panégyrique de la dynastie, rédigée au XIVe siècle et racontant les débuts de l’État russe, imagine un «appel aux Varègues» (en 862?) qui fit du chef normand Rurik (Rjurik) le maître de Novgorod, et de son successeur Oleg le prince de Kiev. Les historiens russes d’avant et d’après 1917 ont fortement réagi, par une explication antinormaniste qui tenait compte du niveau de développement des Slaves de l’Est au IXe siècle, de l’existence de villes et des ébauches d’organisation étatique antérieures sous forme de confédérations de tribus. Un néo-normanisme raisonnable reprend actuellement ces arguments, mais reconnaît l’initiative et le dynamisme de la dynastie de Rurik, d’ailleurs rapidement slavisée et opérant dans un milieu économique et social où étaient déjà réunies toutes les conditions d’existence d’un État.

La Kiévie

Le nouvel État, dont le prince souverain a fait de Kiev sa capitale (d’où l’expression de Kiévie), est une sorte de domaine familial – tous les fils recevant une part de l’héritage –, souvent ensanglanté par des luttes fratricides, affaibli par les attaques des Scandinaves, des Polonais, des nomades, et par ses conflits avec Byzance. Son unité n’a été réalisée que momentanément sous Vladimir (980-1015) et Jaroslav le Sage (1019-1054). Le pillage de Kiev (la «mère des villes russes») par un prince de Souzdal (Suzdal’) en 1169 marque son déclin. Il disparaît définitivement lorsque les Tatars Mongols s’emparent de sa capitale en 1240.

La conversion au christianisme oriental

Le fait essentiel de cette histoire primitive est la conversion des Slaves orientaux au christianisme sous sa forme orientale par l’intermédiaire de Byzance (Tsargrad [Cargrad]) et des pays bulgares qui dépendaient d’elle. Le baptême du grand-prince Vladimir en 988, imposant à tout son peuple une nouvelle foi, clôt une période de pénétration des influences chrétiennes où se sont affrontées, face au paganisme, Rome et Byzance. Mais la légende du choix religieux de Vladimir, racontée par la Chronique , masque une décision de caractère politique: le christianisme oriental, par son organisation hiérarchique, son autorité sur les fidèles et l’autonomie de son clergé, relié à Byzance par des liens très lâches, fournit à la Kiévie une religion nationale, facteur d’unité, de soumission au pouvoir, de civilisation. Il introduisit l’écriture et l’instruction religieuse par les Livres saints copiés en slavon grâce à l’alphabet cyrillique, œuvre des évêques de Salonique, Cyrille et Méthode. Une hiérarchie ecclésiastique fut mise en place, encadrée par une quinzaine d’évêques et un métropolite à Kiev, dépendant du patriarche de Constantinople. Au-dessus de la grisaille des cités bâties en bois ou en torchis, s’élevèrent de blanches églises de pierre et des monastères dont le plus célèbre fut celui des Catacombes (Kievo-pe face="EU Caron" カerskaja Lavra) près de Kiev, fondé dans la seconde moitié du XIe siècle. Cependant, comme le christianisme aidait le pouvoir à briser les libertés tribales, détruisant les idoles, il se heurta à une longue résistance dans les campagnes où les traditions païennes, plus ou moins intégrées à la nouvelle foi, subsistèrent longtemps.

Par la religion, la Kiévie est entrée dans le monde occidental; si ses rapports commerciaux sont particulièrement actifs avec Byzance, toute proche, les liens diplomatiques s’étendent à toute l’Europe. Une fille de Jaroslav, Anne, a épousé le roi de France Henri Ier (vers 1040). En dépit des conflits qui ont séparé l’Église latine et l’Église grecque (Grand Schisme d’Occident à l’époque de Cérulaire: 1054), la Kiévie a entretenu les meilleures relations avec l’Occident. Mais à partir du XIIe siècle, les coups répétés des attaques nomades dans les steppes du Sud ont entraîné, avec le déclin puis la chute de Kiev, le replis des centres politiques sur la haute Volga et l’isolement des principautés russes. Au XIIIe siècle, tandis que les Mongols soumettent peu à peu à leur protectorat la presque totalité de l’ancienne Kiévie, les principautés russes doivent se défendre à l’ouest contre une véritable croisade menée par les États occidentaux contre les pays d’Orient. La conquête et le pillage de Constantinople en 1204, la création de l’Empire latin d’Orient, ont été le premier stade d’une offensive qui se prolonge au nord de l’Europe par les entreprises de l’ordre Teutonique, conquérant la Prusse orientale, amorçant la germanisation des pays baltes et poussant jusqu’aux villes russes de Iouriev (Dorpat, actuellement Tartu) et de Kolyvan (Reval [Revel’], actuellement Tallin). À cette croisade a répondu une contre-croisade marquée par les victoires du prince Alexandre Nevski sur la Néva et sur les glaces du lac de Pskov (1240-1242). La «bataille des glaces» a arrêté la progression germanique, permis à Novgorod de conserver son indépendance au moment où les principautés du centre devaient payer tribut aux Mongols, et a fixé une limite aux aires d’extension des peuples qui ne variera guère plus: l’expansion russe s’est portée plus tard vers les régions orientales de moindre résistance. Mais les caractères du conflit, autant religieux que politique, expliquent à la fois le rôle national de la religion orthodoxe – la «vraie» religion – et son isolement face au monde catholique.

Économie et vie culturelle

Dans un climat de guerre se sont ébauchés dès cette époque les traits durables de la société russe. L’économie kiévienne est essentiellement agricole: le grand prince a la propriété éminente de la terre; les princes qui se partagent celle-ci fondent leur puissance sur leur «truste» de boyards (dru face="EU Caron" ゼina ), armée mobile, d’abord non fixée au sol, puis formant peu à peu une caste de propriétaires, vivant des redevances et du travail des paysans et de l’exploitation de vastes domaines forestiers. Si la Kiévie connaît l’esclavage, la masse des paysans reste libre. Cependant, déjà, l’endettement limite pour beaucoup la liberté, et le simple arbitraire des boyards, qui ont la force militaire, amorce une évolution vers la servitude (qui ne fut légalisée qu’au XVIIe siècle); à cet égard, l’histoire de la paysannerie en Russie a suivi un chemin inverse de celle de la paysannerie d’Occident.

Les princes tirent revenu de la terre, mais aussi des «villes», ou plutôt des nombreux petits bourgs (peut-être 300 au moment de l’invasion mongole, fortifiés par un kreml’ de bois, et qui témoignent de l’activité des échanges; les cités les plus importantes étaient Kiev, Tchernigov (face="EU Caron" アernigov), Pskov et Novgorod. De Kiev partaient des caravanes de marchands protégés contre les attaques des Petchénègues, puis des Polovtses, apportant à Byzance des cargaisons d’esclaves, de fourrures et de cire. Les revenus des princes et de l’Église ont permis la construction de nombreux édifices religieux, de modèle byzantin, réalisés par des architectes grecs, qui utilisaient une main-d’œuvre d’artisans russes; la plupart datent du XIe siècle, «âge d’or» de la Kiévie: Sainte-Sophie de Kiev, Sainte-Sophie de Novgorod, Sainte-Sophie de Polotsk, Saint-Sauveur de Tchernigov, etc. Le XIe siècle marque aussi le début d’une littérature essentiellement religieuse, écrite en vieux slavon d’Église, car le clergé, et surtout le clergé monastique, est alors le dépositaire de la culture. Mais, déjà, des annales sont rédigées qui, rassemblées plus tard, furent les premiers monuments d’une culture nationale (tels la Chronique des temps passés et le Dit d’Igor qui raconte l’expédition d’un prince de Novgorod à la fin du XIIe siècle et a peut-être été écrit postérieurement). C’est au XIIe siècle que plusieurs cités de la Russie centrale connaissent à leur tour un brillant essor: à Vladimir s’élèvent l’église du Sauveur, la cathédrale Saint-Dimitri (1194-1197), un palais princier.

2. La Moscovie: du morcellement féodal à l’État centralisé

La domination mongole

Les deux siècles de domination mongole ont eu des conséquences profondes sur le cours de l’histoire russe: la théorie «eurasienne» qui rattache partiellement la Russie à l’Asie et met l’accent sur les traits asiatique de la civilisation russe, apparus ou renforcés après la conquête, est rejetée ou mise en doute par la plupart des historiens. L’influence tatare sur le vocabulaire, les institutions, les coutumes a été réelle, bien qu’elle ne portât que sur des détails. Mais la conquête a arrêté net le développement de la Russie par la destruction des villes, la décimation de la population, le poids du tribut, la réquisition d’artisans, le recrutement de mercenaires au profit de vainqueurs pour qui les terres russes n’étaient que domaine d’exploitation marginal. Le relèvement a d’ailleurs été rendu possible par une activité commerciale que facilitait la remarquable organisation de l’Empire mongol. Dès le XIVe siècle, les Russes jouèrent, dans l’aire contrôlée par la Horde d’Or, un rôle économique important. La domination mongole n’en a pas moins imposé à la Russie un retard d’un ou deux siècles.

Les principautés russes deviennent au XIIIe siècle la marche frontière occidentale de l’immense Empire mongol. Les princes, devenus tributaires de la Horde d’Or, vont chercher à Saraï (Saraj), sur la basse Volga, le jarlyk , charte qui leur garantit, contre tribut et cadeaux, leurs possessions héréditaires. Seule la région de Novgorod, qui avait échappé à la conquête, reste indépendante des Mongols. Mais les régions du Sud, plus dévastées par l’invasion, perdent leurs princes; dès 1249, Kiev est sous l’autorité d’un gouverneur mongol. Le centre politique des Slaves orientaux se déplace vers le nord, en Souzdalie; dans cette région de la haute Volga, qualifiée de Mésopotamie russe (triangle formé par la Volga, l’Oka et la Moskova), se forme un nouvel État dont le centre, après Souzdal et Vladimir, s’est fixé à Moscou (ville moins ancienne, que les textes mentionnent pour la première fois en 1147) au début du XIVe siècle. Le rassemblement des terres russes sous l’autorité du grand-prince de Moscou et la lutte contre les Tatars Mongols pour l’indépendance, à partir de la victoire sans lendemain de Dmitri Donskoï (Dmitrij Donskoj) à Koulikovo (Kulikovo, le Champ-des-Bécasses, 1380), mettent fin au «morcellement féodal» et à la sombre période du joug étranger. Le grand-prince de Moscou, Ivan III (1462-1505), impose son autorité à la ville libre de Novgorod (1478), à la principauté de Tver (Tver’, 1485), de Viatka (Vjatka, 1489), à la majeure partie de celle de Riazan (Rjazan’, 1503), s’intitulant «prince de toute la Russie» (le titre de tsar de Russie, en usage à l’étranger dès le XVe siècle, sera pris officiellement par Ivan IV en 1547). Cependant, dès 1389, le khan de la Horde d’Or reconnaît la suzeraineté du grand-prince de Moscou sur l’ensemble des principautés russes; après un long conflit marqué par des raids dévastateurs des Tatars sur Moscou (1408, 1439), Ivan III refuse le tribut en 1476. La défaite écrasante des Tatars en 1480 affirme l’indépendance du nouvel État moscovite où l’application du Code (Sudebnik ) administratif et judiciaire de 1497 témoigne des progrès de la centralisation.

Renouveau démographique et économique

Aux temps même de la domination mongole, dès la fin du XIVe siècle, les terres russes connurent un renouveau démographique et économique, marqué par des migrations paysannes et des défrichements, par la multiplication des «villes» et l’animation du commerce. La technique agricole, en dépit de l’apparition du système d’assolement triennal (qui s’est développé surtout deux siècles plus tard) et de charrues plus efficace, reste élémentaire; la fréquence des mauvaises récoltes, dues aux irrégularités du climat, entretient la misère paysanne. La grande propriété, aux mains des boyards et des établissements religieux, commence à se développer. À côté de la propriété pleine et entière (vo face="EU Caron" カina ), existe cependant la propriété conditionnelle, accordée contre service civil et militaire, aux serviteurs du prince (pomestje ). Dans un type d’exploitation comme dans l’autre s’aggrave la condition du paysan soumis à la corvée (bars face="EU Caron" カクna ) et à des redevances en nature. Y échappent les paysans «noirs» qui vivent sur les terres de l’État, dépendant directement du tsar, et qui sont nombreux sur les terres de colonisation du nord du pays, en direction de l’océan Glacial. La distinction s’affirme entre une paysannerie peu à peu asservie et une paysannerie restée libre. L’une et l’autre se sont organisées en communautés rurales (sel’skoe obs face="EU Caron" カガstvo ), combinant l’appropriation collective des terres du village et l’exploitation individuelle; l’expression juridique en est le mir .

Une liste des «villes» russes de la fin du XIVe siècle en énumère cent trente; ce sont des bourgs fortifiés par un kreml’ de bois, ou déjà souvent de pierre (Moscou dès 1370), avec des faubourgs d’artisans; les plus importants sont des centres d’échange entre les principautés. Les marchands russes, au XVe siècle, apparaissent même sur les marchés étrangers (Crimée, Lituanie). Ce développement urbain, signe de civilisation, s’accélère sous le règne d’Ivan III, qui a fait de Moscou une capitale digne d’un souverain. Mais Moscou bénéficie des progrès antérieurs de Souzdal, de Vladimir, de Novgorod surtout, que le peintre d’icônes Théophane le Grec quitte en 1380 pour Moscou où il collabore avec le plus remarquable des peintres de l’ancienne Russie: André Roublev (Andrej Rublëv, env. 1360-1430), inspiré par la foi, mais aussi par les malheurs des temps, auteur d’une quarantaine d’icônes (La Trinité ). La lutte contre les Tatars suscite des récits patriotiques comme le Dit du massacre de Mamaï (Mamaj ),la Zadonchtchina (Zadons face="EU Caron" カクna , fin XIVe-début XVe s.) et l’activité commerciale renaissante est symbolisée par le récit de voyage du marchand de Tver, Nikitine (Nikitin), Par-delà les trois mers (1465), qui se rendit en Perse et en Inde.

Le règne d’Ivan III, souverain d’un État unifié, autoritaire, qui affecte de se considérer comme le successeur de l’empereur byzantin et a adopté comme armoiries l’aigle bicéphale, est une dernière étape avant les changements décisifs qui au XVIe siècle caractérisent le règne d’Ivan IV (1533-1584).

3. Le siècle de l’expansion sibérienne

Ivan IV le Terrible

La poussée colonisatrice des paysans russes se heurtait à l’est au khanat de Kazan (Kazan’), héritier de la Horde d’Or, qui rassemblait les populations turques et finnoises de la moyenne Volga et de la région préouralienne (Mordves, Oudmourtes, Mariis, Tchouvaches, Tatars, Bachkirs). Les conquêtes d’Ivan IV le Terrible, s’emparant de Kazan en 1522, d’Astrakhan (Astrakhan’) en 1556, ont fait disparaître l’obstacle à une progression rapide qui allait, en moins d’un siècle (fondation d’Okhotsk, 1649, à 6 000 km de Moscou), porter les Cosaques et les marchands russes à travers des immensités à peine peuplées, facilement conquises, jusqu’aux rivages du Pacifique. Longtemps après la conquête, la Sibérie est restée vide d’hommes (quelques centaines de milliers d’allogènes, des groupes isolés de colons russes), simplement quadrillée de postes fortifiés qui assuraient l’obéissance des indigènes, soumis à un tribut en fourrures (jasak ). Mais les régions de la Volga et de l’Oural ont vu bientôt affluer les paysans de l’État, trop nombreux sur les terres de la Russie centrale ou fuyant les exigences des propriétaires; la colonisation ici a cerné les peuples allogènes, s’est imbriquée à eux, sans les intégrer, ni les supprimer. À partir du XVIe siècle, la Russie d’Europe devient une mosaïque de peuples à dominante slave.

Après avoir lancé l’aristocratie guerrière à la conquête de nouveaux territoires, Ivan le Terrible la soumit par le biais d’une réorganisation complète de l’appareil d’État. Déjà, dans la première moitié du XVIe siècle, le tsar exerçait un pouvoir arbitraire, avec l’aide de la Douma (conseil) des boyards, et parfois du Zemskij Sobor (sorte d’états généraux). Mais la haute aristocratie était peu soumise et avait même pris le pouvoir pendant la régence de cinq ans (1533-1538) qui avait précédé le règne effectif d’Ivan IV. Après ses victoires, et non sans résistance (car il doit un moment se réfugier au monastère de Saint-Serge, 1564), le tsar bouscule, par le système provisoire de l’opri face="EU Caron" カnina , les hiérarchies traditionnelles, administrant directement les régions centrales les plus riches et les plus peuplées, laissant au contrôle de la Douma les terres périphériques; une nouvelle distribution (qui se révélera définitive) des terres à ses serviteurs s’accompagne d’une décimation des boyards, de la promotion d’une petite aristocratie terrienne, désormais attachée au pouvoir, mais aussi d’une aggravation du sort des paysans des domaines privés, de plus en plus dépendants de leurs propriétaires. Désormais, dans les relations entre le tsar et la haute aristocratie, l’attachement personnel compte moins que le devoir envers le souverain et un certain sentiment patriotique qu’exprime Ivan IV dans son échange de lettres avec le prince Kourbski (Kurbskij), «traître» réfugié en Livonie. Cependant, le système de gouvernement s’améliorait par une relative spécialisation des bureaux (les prikazy , ou prikazes, parmi lesquels le prikaze des Ambassades était une sorte de ministre des Affaires étrangères), et l’importance des voïévodes, agents du tsar dans les provinces. L’autorité souveraine était toutefois peu reconnue sur les marches méridionales, aux confins des États lituanien et tatar, où des groupes de fugitifs se rassemblaient militairement en collectivités «cosaques» autonomes, faisant payer leur rôle de gardes-frontières, sans pour autant être toujours fidèles.

Au XVIe siècle commence aussi l’ouverture vers l’ouest, l’envoi de missions diplomatiques en Europe occidentale (à la cour d’Espagne), les échanges commerciaux avec l’Angleterre, la France. La Russie tente les marchands anglais: le navigateur Chancellor, en 1533, aborde à l’embouchure de la Dvina du Nord, où sera fondé le port de Novo-Kholmogory qui prendra en 1614 le nom d’Arkhangelsk (Arkhangel’sk) et restera jusqu’à la fondation de Pétersbourg le seul port de la Russie, et il se rend à Moscou. Une «Compagnie moscovite» anglaise pourvue de grands privilèges commerce à travers la Russie, concurrencée par les les Hollandais. Mais l’État russe est assez fort pour opposer entre eux les concurrents étrangers, limiter leurs droits, interdire en définitive le transit de leurs caravanes vers l’Orient, ainsi que la navigation le long des côtes sibériennes. Vulnérable en raison de son retard économique, l’État se défend par un contrôle rigoureux des activités étrangères qui sont indispensables à son développement.

La vie culturelle, reflet de la centralisation étatique

La formation d’un État centralisé se reflète dans une littérature marquée par des tendances panrusses, donnant aux souverains une ascendance légendaire (Dit des princes de Vladimir ), et par des préoccupations sociales et religieuses, qui traduisent les réactions instinctives du peuple et les oppositions de classes. La Russie n’a connu ni le mouvement de la Réforme, ni celui de la Renaissance; mais l’orthodoxie a dû lutter contre des doctrines hérétiques, à Novgorod et à Moscou, et le pouvoir, dans la mesure où il s’appuie sur une nouvelle noblesse contre les boyards, trouve son théoricien dans Ivan Peresvetov (milieu du XVIe s.). La littérature, essentiellement moscovite, comprend des récits historiques, suscités par le temps des Troubles et la lutte des Cosaques contre les Turcs, et surtout des œuvres religieuses (le Calendrier des saints , complété par Macaire, sera le calendrier officiel de l’Église russe jusqu’à Pierre le Grand). Pour la première fois paraît un code du savoir-vivre destiné aux classes aisées, le Domostroj (Ménagier ), qui rend compte avec quelque exagération de l’assujettissement de la femme et de la puissance du chef de famille. Mais la production littéraire reste peu abondante. Elle n’est pas encore facilitée par le progrès technique, bien que l’imprimerie soit introduite en Russie au milieu du siècle, le premier livre (Actes des Apôtres) paraissant en 1564. Les créations architecturales sont liées de plus en plus au développement du pouvoir souverain: en 1532, est bâtie sur le domaine du grand prince l’église de Kolomenskoe, et les victoires d’Ivan IV sont commémorées par l’édification, face au Kremlin, de l’extraordinaire église de Basile le Bienheureux (1555-1560).

Le temps des Troubles

L’État russe a failli sombrer pendant le temps des Troubles au début du XVIIe siècle. Ruiné économiquement par la guerre livonienne (1558-1583), affaibli par la rivalité des grandes familles à la mort d’Ivan IV (1584) il est gouverné durement par Boris Godounov (Godunov), tsar élu par le Zemski Sobor en 1598, mais tout-puissant dès 1588. Sous son règne (1598-1605), la Russie affirme son importance européenne, Moscou devient le siège d’un patriarcat indépendant, les boyards ambitieux sont écartés. Cependant le pays est troublé par l’agitation paysanne, déclenchée dès les années 1580 par les mesures d’interdiction momentanée (de quitter le domaine) qui liaient les paysans à la terre, et, à partir de 1597, par l’institution d’un délai de recherche des paysans fugitifs fixé à cinq ans. La terrible famine de 1601-1603 entraîna une insurrection des régions méridionales, dirigée par Ivan Bolotnikov, avec l’appui momentané d’une partie de l’aristocratie, hostile au tsar. C’est la première des grandes révoltes qui ont jalonné l’histoire de la Russie jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Bientôt réduite aux seules forces paysannes, elle est écrasée; mais, suivie d’une intervention étrangère (les Polonais sont à Moscou en 1611), elle marque le début d’une réaction sociale masquée par le sursaut patriotique que provoque l’occupation polonaise. Le pays est délivré par les troupes de Minine (Minin) et Pojarski (Po face="EU Caron" ゼarskij), la ville de Smolensk restant toutefois à la Pologne ; en 1613, signe du redressement de l’État, une assemblée de délégués de la noblesse, du clergé, de la classe des marchands et des communautés cosaques au service du tsar élit un nouveau souverain: Michel Fédorovitch (Mikhail Fëdorovi face="EU Caron" カ, 1613-1645), premier de la dynastie des Romanov qui devait gouverner la Russie jusqu’en 1917.

4. La vieille Russie du XVIIe siècle

Le servage et l’évolution de la société

Après le temps des Troubles, les assemblées représentatives (Zemski Sobor, Douma des boyards) ont pu quelques temps jouer un rôle modérateur auprès du tsar. Mais les progrès de l’autorité centrale, facilités par l’action d’administrateurs fidèles et bien armés, recrutés parmi la nouvelle noblesse et bénéficiant de l’appui de l’Église, ont détourné la Russie du système de la «monarchie tempérée». En 1649, un nouveau code (Ulo face="EU Caron" ゼenie ) précise les pouvoirs du souverain, les devoirs des «hommes de service» envers l’État, les rapports entre elles des catégories sociales, soumises étroitement à la bureaucratie des prikazes. Aux liens féodaux entre princes et boyards s’est substituée l’obligation de servir au nom de l’intérêt d’État. Parallèlement, s’efface la distinction entre vo face="EU Caron" カina et pomestje : la servitude paysanne est pour les propriétaires la contrepartie avantageuse de l’obéissance au tsar. Le délai de recherche des paysans fugitifs a été porté peu à peu à quinze ans. Le code de 1649 fixe définitivement le paysan à la terre, faisant du servage une institution: l’état servile était déclaré héréditaire, les biens des serfs devenaient propriétés des nobles, qui recevaient un droit de recherche illimité sur les fugitifs.

La pression démographique et le poids du servage accentuent alors cette lente migration de la paysannerie russe colonisant les terres de l’Est, sur la Volga moyenne, dans l’Oural (Ural’), en Sibérie occidentale. Malgré la sévérité de la réglementation qui permet la recherche du fugitif, celui-ci est en général perdu pour son propriétaire. S’installant dans des régions désertes où le fisc finit par les dénicher, ou dans les zones plus accessibles, en contact avec l’administration qui ferme les yeux sur leur origine, les colons grossissent la catégorie des paysans libres qui cultivent une partie de leurs terres au profit de l’État. L’aristocratie foncière s’est peu intéressée à ces pays de l’Est, à une exception près: la famille Stroganov, qui exploite des salines dans la région de la Kama, qui a financé le premier raid du Cosaque Ermak contre les Tatars d’outre-Oural au début de la conquête de la Sibérie (1581), et qui possède de vastes domaines le long du fleuve ouralien de la Tchoussovaïa (face="EU Caron" アusovaja), où se développa au XVIIIe siècle une puissante industrie métallurgique.

La conquête sibérienne a renforcé le caractère continental de l’État russe presque privé d’accès à une mer libre. Cependant les échanges avec les pays de l’Ouest se développent rapidement, par le port d’Arkhangelsk et les villes frontières de Pskov et Novgorod. La division du travail, l’accroissement de la production marchande entraînent un essor de l’artisanat, qui dépasse le cadre familial, le développement des quartiers urbains (posad ), l’apparition de nombreux rjady («rangées» de boutiques et d’ateliers) en pleine campagne, embryons de futures villes, et une certaine spécialisation régionale de l’économie. Le tsar engage des techniciens à l’étranger: le Hollandais Vilnius installe à Toula (Tula) vers 1640 les premières forges à hauts fourneaux. C’est sous le règne d’Alexis Mikhaïlovitch (Aleksej Mikhajlovi face="EU Caron" カ, 1645-1676) que la Russie devient un État mercantile, fort en retard sur l’Occident, mais où toutefois se forme une bourgeoisie commerçante, dont la catégorie supérieure, les gosti (hôtes), contrôle le commerce de gros et les échanges avec l’extérieur et fournissent même conseil au tsar. Les caravanes, rapportant de Sibérie les fourrures ou circulant en Russie d’Europe entre les marchés, animent ce commerce, sur lequel l’État exerce une étroite surveillance; tirant de lui l’essentiel des revenus du Trésor, Alexis Mikhaïlovitch établit une réglementation défensive (1667) qui limite les entreprises des étrangers, nécessaires cependant au progrès économique. L’État lui-même se fait commerçant en exerçant un certain nombre de monopoles (zibeline, potasse, goudron, suif, chanvre). Mais la teneur du développement économique n’a pas permis la constitution d’une classe bourgeoise nombreuse et forte; l’influence de celle-ci, importante sous le tsar Alexis, ne durera pas; cette bourgeoisie deviendra sous Pierre le Grand une classe sujette. L’État s’appuie déjà uniquement sur une aristocratie terrienne, à laquelle ses privilèges féodaux permettent de jouer un rôle industriel et commercial, car elle dispose de la terre, des matières premières (bois, lin, chanvre, produits du sous-sol) et d’une main-d’œuvre servile. Boris Ivanovitch (Ivanovi face="EU Caron" カ) Morozov, principal conseiller du star Alexis, est le type même de ces aristocrates, à la fois grand propriétaire (il possédait 8 000 familles de serfs) et entrepreneur industriel.

L’évolution d’une société plus différenciée, où s’opposaient les intérêts de classe et les exigences accrues de la fiscalité étatique ont fait du XVIIe siècle une période particulièrement agitée. Des révoltes de gens des posad , auxquels s’est mêlée parfois une partie de la noblesse terrienne, ont eu lieu à Moscou en 1648 et 1662, à Novgorod et Pskov en 1650. Mais le plus important des soulèvements fut la deuxième guerre des paysans (1667-1671) sous la direction de Stépan Razine (Stepan Timofeevi face="EU Caron" カ Razin), qui, partie des communautés cosaques du Don, s’étendit rapidement à l’ensemble de la paysannerie serve des régions du Sud et de l’Est, et même aux populations allogènes, récemment soumises, de la moyenne Volga. Comme la précédente, elle fut écrasée.

Le «raskol» et l’Église officielle

Les résistances populaires prirent une autre forme, s’imbriquant dans un mouvement schismatique qui divisa l’orthodoxie et dressa contre l’Église officielle, soutien du pouvoir, une masse de fidèles, où se recrutèrent pendant deux siècles les opposants au régime. Une révision des Livres saints, une modifications des rites (le signe de croix à trois doigts au lieu de deux), introduites par le patriarche Nikon, partisan d’une Église officielle vivant davantage dans le siècle, adaptée à un certain modernisme, déclenchèrent la résistance d’une partie du clergé, avec à sa tête l’archiprêtre Avvakoum (Avvakum) qui reçut l’appui des traditionalistes, attachés à une conception moins réaliste, mais plus chrétienne et austère d’idéal religieux. L’exil d’Avvakoum en Sibérie (1655), son martyre (1682), les supplices infligés aux schismatiques qui refusaient les nouveaux rites ne mirent pas fin à la lutte des «vieux-croyants» contre le pouvoir. Le gouvernement avait dû prendre d’assaut, après un siège de huit ans (1668-1676), le monastère de Solovki. Le schisme (raskol ) eut des défenseurs parmi les boyards dont certains (Miloslavski, Khovanski, Morozova) furent durement punis. Le raskol subsista cependant, et les vieux-croyants se comptèrent par centaines de milliers, plus tard par millions: on les trouvait nombreux aux marges de l’État, dans les régions isolées, lieux de refuge, mais aussi plus près de Moscou et le long de la Volga, où une solidarité qui s’étendait à leurs métiers leur permit de vivre, dans une semi-clandestinité, pratiquant secrètement leur culte sous les apparences de l’orthodoxie officielle. Ces «calvinistes de l’orthodoxie» jouèrent plus tard un grand rôle dans le développement industriel de la Russie.

L’existence du schisme n’a guère diminué la puissance de l’Église officielle, qui atteint son apogée à la veille du règne de Pierre le Grand. La lutte victorieuse contre le paganisme, la multiplication des églises (400 au début du siècle dans la ville de Moscou; 20 000 dans l’ensemble du pays à la fin du siècle) et des monastères (au nombre de 2 000), la possession, par les deux clergés (noir et blanc, c’est-à-dire régulier et séculier), des deux tiers du territoire, le profit des activités commerciales (vente de blé, de sel) témoignent de son influence et de sa richesse. La religion rythme l’activité des hommes, elle est présente, en particulier dans les villages, dans toutes les manifestations, cortèges, défilés militaires et civils. Le clergé est le dépositaire de la culture, mais il est aussi un frein aux nouveautés. L’Académie gréco-slavo-latine, créée à Moscou en 1687 et qui devait concurrencer l’Académie ecclésiastique de Kiev, fut surtout un instrument de censure rigoureuse des ouvrages étrangers. Avec les réticences de l’Église, le petit nombre de gens instruits, le retard économique, l’usage d’une langue savante officielle expliquent les faibles progrès de la culture. Dans la seconde moitié du siècle cependant, l’adoption des chiffres arabes rend possible le système décimal, la langue des bureaucrates des prikazes, des prêtres proches du peuple comme Avvakoum, d’autodidactes cultivés comme Ivan Posochkov (Posoškov), se répand et donne une nouvelle dignité au parler populaire, qui remplacera le slavon. Le XVIIe siècle voit aussi, avec les premières traces écrites d’une poésie populaire, les débuts du théâtre: sous forme de drames scolaires sur des sujets religieux coupés d’intermèdes comiques, venus de Kiev, mais aussi, à la cour d’Alexis Mikhaïlovitch, sous forme d’œuvres profanes originaires d’Allemagne.

5. La Russie des despotes éclairés, grand État européen

Au XVIIe siècle, une guerre presque ininterrompue opposa la Pologne à la Russie, qui avait pour enjeu les terres russes occidentales occupées par les Polonais (Smolensk rendue aux Russes par le traité d’Androusovo [Andrusovo], 1667, confirmé par la «Paix perpétuelle» de 1686), mais qui eut pour conséquence le rattachement d’une partie de l’Ukraine, alors polono-lituanienne, à la Russie. L’ambitieux hetman des Cosaques Zaporogues, Bogdan Khmielnitski (Khmel’nickij), qui s’appuie sur une opinion populaire hostile aux nobles propriétaires polonais et au catholicisme (encore qu’une partie de la population, depuis un accord de 1596, eût reconnu l’autorité pontificale: les «uniates»), mène contre les Polonais une lutte difficile et négocie avec Moscou; il signe en 1654 le traité de Péreiaslav (Perejaslav) par lequel il mettait l’Ukraine de la rive gauche du Dniepr et la région de Kiev sous la protection du tsar. Ce qui pour l’hetman créait un simple rapport provisoire de subordination fut considéré par le gouvernement russe comme une intégration définitive. La Pologne reconnut le partage de l’Ukraine par le traité d’Androusovo.

Le traité de Nertchinsk (Ner face="EU Caron" カinskij, 1689), négocié par les jésuites entre le gouvernement russe et le gouvernement chinois, fixa la frontière de la Sibérie méridionale, qui suivait d’abord la partie du cours du fleuve Amour (Amur) orientée nord-sud, puis rejoignait directement d’ouest en est le golfe de la mer d’Okhotsk. Dès le début du XVIIIe siècle, s’institua un commerce de caravanes qui, à partir de la Sibérie et de Pékin, échangeaient leurs marchandises à la ville frontière de Kiakhta (Kjakta).

L’expansion territoriale

Le régne de Pierre le Grand (1689-1725) marque un tournant et inaugure un siècle de nouvelle expansion territoriale, de développement économique rapide, de participation directe de la Russie (proclamée Empire en 1721) à la politique européenne. Les réformes de Pierre le Grand ont fait subitement avancer, dans la voie du modernisme occidental, la Russie, qui prend place parmi les monarchies éclairées du XVIIIe siècle, tout en gardant ses structures traditionnelles. Le siècle des Lumières a été, pour la Russie, un grand siècle.

La guerre, favorisée par les progrès de l’industrie métallurgique et de l’organisation militaire dont Pierre le Grand a posé ses premières bases, a permis à la Russie d’accéder à la Baltique et à la mer Noire, et de devenir une puissance maritime. Les succès de la guerre du Nord contre la Suède (victoire de Poltava, 1709) incorporent, par la paix de Nystadt (1721), une grande partie des pays baltes (Estonie, Lettonie) et de la Carélie à l’État russe. Si, au sud, Pierre le Grand ne peut garder la ville d’Azov face au khanat de Crimée (guerre contre l’Empire ottoman, 1711-1713), il annexa le littoral occidental de la mer Caspienne (campagne contre la Perse, 1722-1723) et fit pénétrer l’influence russe parmi les peuples du Caucase. La ville d’Azov fut, elle, reconquise sous l’impératrice Anna à l’issue de la guerre contre la Turquie (1735-1739). La Russie, dont l’armée, au recrutement national, développe des qualités d’initiatives, et une tactique d’offensive et de poursuite tout à fait nouvelle, s’engage contre la Prusse en 1756 dans la guerre de Sept Ans. En 1760, les troupes russes entrent à Berlin; la mort de la tsarine Élisabeth (en 1761) et l’accession au trône de Pierre III, admirateur de la Prusse, mettent fin à la guerre. C’est alors vers le sud que se porte l’effort de conquête: l’attrait des riches terres méridionales, la nécessité d’arrêter les razzias frontalières des Tatars de Crimée et de prendre position sur les rives de la mer Noire provoquent deux guerres russo-turques (1768-1774 et 1787-1791), où se distinguent les grands généraux Roumiantsev (Rumjancev) et Souvorov (Suvorov). En 1770, la flotte russe de la Baltique passe en Méditerranée et bat les Turcs à Tchesmé (face="EU Caron" アesme). Par le traité de Koutchouk-Kaïnardja (1774), la Russie s’installe sur la mer Noire et, en 1783, supprime le khanat de Crimée, incorporant toute cette côte septentrionale et devenant une puissance maritime méditerranéenne, contrainte désormais de poser en termes politiques le problème de passage par les Détroits (Bosphore et Dardanelles). La deuxième guerre turque permet l’annexion d’une partie de la Moldavie (paix de Iassy, [Iasi], 1792).

Ces conquêtes aux frontières occidentales débordèrent largement des terres proprement russes. La Pologne décadente était devenue au XVIIIe siècle un protectorat de fait de la Russie. Lors des trois partages (1772, 1793, 1795) auxquels procédèrent la Prusse et l’Autriche (celle-ci seulement en 1793 et 1795), elle disparut en tant qu’État: Courlande et Lituanie, Biélorussie, Ukraine de la rive droite du Dniepr (ces deux dernières régions achevant le rassemblement des pays habités par les Slaves de l’Est) firent de la Russie la voisine directe de la Prusse et de l’Autriche. Devenue en Europe une puissance continentale prépondérante, qui, par son régime politique et social, représentait, plus encore que ses voisins occidentaux, la tradition et le conservatisme, la Russie, dès la fin du règne de Catherine II, se défendit de la contagion révolutionnaire en prenant position contre la France: elle participa aux coalitions contre la Révolution française et le Premier Empire. Ses armées allèrent jusqu’en Suisse et en Italie (1799); une réconciliation apparente rapprocha un moment Napoléon Ier et Alexandre Ier (paix de Tilsit, 1807) et permit à celui-ci d’annexer, en 1809, la Finlande qui, dans le cadre de l’Empire russe, resta un grand-duché autonome. Mais, en 1812, l’invasion des troupes françaises en Russie déclencha une «guerre patriotique» marquée par la défaite russe de Borodino (meurtrière cependant pour les Français), l’évacuation et l’incendie de Moscou, et la poursuite de l’armée napoléonienne en retraite, fondant sous les attaques du général Koutouzov (Kutusov) et de la guérilla paysanne. Le souvenir de 1812, test de puissance et de gloire, à renforcé le nationalisme russe et inspiré, jusqu’à la guerre de Crimée, tous les écrivains qui se sont penchés sur le destin et l’avenir de la Russie. La défaite napoléonienne amena les Russes à Paris (1815) et fit d’Alexandre Ier l’arbitre de l’Europe pour trente ans.

Le développement économique

Cette montée politique n’a pas été sans rapport avec un élargissement des bases économiques, et surtout avec le développement d’une industrie métallurgique qui a été, au cours du XVIIIe siècle, la première du monde. L’Oural central, où des usines avaient déjà été implantées sous Pierre le Grand, devient après 1725 une véritable région industrielle, semée de hauts fourneaux et de forges, les unes appartenant à l’État, les autres à une bourgeoisie industrielle bientôt anoblie (les Demidov) et à une aristocratie plus ancienne (les Stroganov). L’Oural comptait en 1745 une cinquantaine d’usines (dont trente-cinq travaillaient le fer et dix-neuf le cuivre); sous Catherine II, elles étaient une centaine et fournissaient en lingots de fer les pays occidentaux (notamment l’Angleterre, où manquait le bois, et qui commençait seulement à utiliser son charbon pour ses hauts fourneaux). Sur 54 000 tonnes de fer produites en 1767, la Russie en exportait les deux tiers. La Volga était parcourue par des caravanes annuelles de barges, qui, par le canal de Vychni-Volotchek (Vyšnij Volo face="EU Caron" カëk), construit sous Pierre le Grand, atteignaient Saint-Pétersbourg et la Baltique. Le procédé de la fonte au coke en Angleterre mettra bientôt fin à cette exportation. Mais la métallurgie ouralienne a continué à sous-tendre l’effort de guerre, fabriquant cette artillerie puissante qui est restée dans la tradition militaire de la Russie.

L’augmentation de la population, dont, à partir de 1721, les recensements, bien qu’incomplets, donnent quelque idée (Russie européenne: 20 millions d’hab.? en 1725, 36 millions en 1800), l’animation des échanges intérieurs, facilités par une amélioration des voies de transport fluviaux, et des échanges extérieurs, multipliés par les accords commerciaux avec les pays de l’Ouest, créent un marché de consommation étendu, favorisé par la suppression, entre 1750 et 1770, des douanes régionales et alimenté, dans la seconde moitié du siècle, entre autres productions, par des centaines de manufactures textiles (laine, lin, soie et déjà coton imprimé), particulièrement nombreuses dans la région de Moscou, sous la forme d’artisanat campagnard. À la fin du siècle, la Russie comptait environ 2 000 entreprises industrielles, occupant quelque 200 000 ouvriers, chiffre encore faible pour un État aussi vaste.

Troubles sociaux et renforcement du pouvoir

Ce développement commercial a modifié les structures sociales en écartant du travail agricole les paysans qui, serfs ou dépendants de l’État, s’engageaient dans les manufactures et les usines métallurgiques. D’une part, apparut une nouvelle catégorie de serfs attachés à l’usine; d’autre part, en plus grand nombre, ceux des ouvriers serfs qui, travaillant sous contrat, échappaient en grande partie à la servitude et constituèrent, avec les paysans d’État en usine, une première ébauche du prolétariat. À la fin du XVIIIe siècle, le problème se posa de la rentabilité du servage dans une économie moderne. L’exploitation des paysans, des travailleurs industriels, des allogènes, à la fois par l’aristocratie terrienne et la fiscalité tsariste, avait provoqué tout au cours du siècle des mouvements sociaux plus graves et plus nombreux que dans les périodes précédentes. Le règne de Pierre le Grand connut, après la révolte d’Astrakhan (1705-1706), le troisième soulèvement agraire, celui de Boulavine (Bulavin, 1707-1708). Mais les troubles paysans entre 1730 et 1750 se multiplièrent; les ouvriers s’agitaient: ainsi, en 1752, à la manufacture de toile à voile de la région de Kalouga (Kaluga); les Bachkirs se soulevèrent en 1747 et 1755. Les débuts du règne de Catherine II furent marqués par une insoumission de milliers de paysans inscrits aux usines de l’Oural pour y effectuer les travaux d’appoint (abattage, carbonisation, transports). Et la quatrième guerre paysanne, qui éclata en 1773, sous le commandement du cosaque E. I. Pougatchev (Puga face="EU Caron" カëv), embrasant un immense territoire, depuis la Sibérie occidentale jusqu’à la moyenne et basse Volga, faillit balayer son trône. Unissant pendant quelques mois Cosaques du Iaïk (Jaik), ouvriers de l’Oural méridional, allogènes bachkirs, serfs des domaines de la Volga, les rebelles se donnèrent une sorte de gouvernement; ils ne furent écrasés, en 1775, que par l’intervention de l’armée, libérée de la guerre russo-turque par le traité de Koutchouk-Kaïnardja.

Le pouvoir sortait renforcé de la crise. Il n’avait d’ailleurs auparavant jamais été sérieusement menacé, malgré la médiocrité des successeurs de Pierre le Grand: sa femme Catherine Ire (1725-1727), son petit-fils Pierre II (1727-1730), sa nièce Anna (1730-1740), sa fille Élisabeth (1741-1761). Ni les rivalités des grands, qui provoquèren une crise politique en 1730, ni la révolution de palais de 1761, qui déposa Pierre III, successeur d’Élisabeth, et donna le pouvoir à Catherine II (1762-1796), n’affaiblirent la puissance de l’autocratie. Cette dernière, sous Catherine II, dont toute d’œuvre se rattache à la tradition pétrovienne, se renforce par les succès extérieurs et l’appui d’une aristocratie dont les privilèges sur le sous-sol de ses domaines et les droits sur les serfs sont encore étendus dans les premières années du règne et confirmés par la Charte de la noblesse (1785). Catherine II, nourrie de la philosophie des Lumières, a vite abandonné son masque de souveraine libérale. L’assemblée extraordinaire de 1767, réunissant des députés des diverses catégories sociales (serfs exceptés) pour la rédaction d’un nouveau code, n’a abouti qu’à un exposé de revendications (contenu dans des «Cahiers»), à des débats contradictoires entre noblesse et classe marchande, et à un travail de commissions dont l’impératrice se servira ensuite pour élaborer une législation qui renforce les privilèges de la noblesse et maintient intact le servage. Le Nakaz (instruction) de Catherine, qui avait précédé la réunion et dont un premier brouillon avait été d’ailleurs remanié sous la pression de son entourage, mêlait à des considérations humanitaires l’affirmation de la nécessité des privilèges d’une noblesse soumise à un pouvoir absolu.

L’influence européenne sur la vie culturelle

C’est au XVIIIe siècle que la Russie rejoint les États policés de l’Ouest. Une langue littéraire s’est formée, dont les bases grammaticales sont posées par Lomonosov, élève de génie des universités allemandes et type de ces Russes savants qui ont peu à peu refoulé les influences étrangères dans la vie nationale et russifié la culture. L’Académie des sciences, créée par Pierre le Grand, n’est plus cinquante ans plus tard peuplée uniquement d’étrangers (Allemands en majorité). Il en est de même de la première université fondée à Moscou (1755) sur l’initiative de Lomonosov, de l’Académie des beaux-arts (1758). L’éducation fait des progrès; les institutions de formation militaire et d’enseignement destinées aux nobles sont plus nombreuses et Catherine II a amorcé le développement d’un enseignement général, inspiré du système autrichien; elle fonda à Saint-Pétersbourg en 1764 l’Institut Smolny (Smol’nyj) pour jeunes filles nobles. Mais le peuple paysan n’est guère touché par ces progrès de l’instruction. La noblesse est de plus en plus liée à l’aristocratie européenne, mais elle tempère son cosmopolitisme par une réaction de nationalisme russe.

Sous le règne de Catherine II, l’effort littéraire porte sur l’histoire de l’ancienne Russie, Catherine II elle-même, comme Pierre le Grand, a collaboré à cette œuvre, qui fait remonter dans le passé les débuts de la grandeur de l’État. En 1768 paraît, à titre posthume, la première Histoire de la Russie , œuvre de l’un des disciples de Pierre le Grand, l’administrateur V. N. Tatichtchev (Tatiš face="EU Caron" カev), mort en 1750.

Les problèmes sociaux préoccupent déjà une partie de l’intelligentsia nobiliaire: le Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou de A. N. Radichtchev (Radiš face="EU Caron" カev, 1749-1802), critique du servage vaut à son auteur persécution et exil. C’est parmi les membres les plus cultivés de la noblesse, imprégnés de l’influence des philosophes et des encyclopédistes, qu’apparaît une opposition enthousiasmée par la Révolution française, mais contrainte au silence dès avant la mort de Catherine II.

Le décor architectural du régime, comme les arts de la sculpture et de la peinture, dans leur brillant développement, s’inscrivent dans un cadre européen. Aux environs de la capitale, où voisinent bâtiments rococo (palais d’Hiver, couvent Smolny, hôtel Stroganov) et édifices classiques du temps de Catherine II (palais de Marbre, palais de Tauride), ont été élevés les palais de Tsarskoié Sielo (Carskoe Selo, 1749-1756), Peterhof (Petergov, 1747-1752), Gatchina (Ga face="EU Caron" カina, 1766-1781), Pavlovsk (1782-1786) qui témoignent du luxe de la vie de cour et de l’influence occidentale sur les modes et les comportements de la noblesse. L’immense peuple paysan, où une légère élévation du niveau de vie se manifeste par la décoration des isbas et la qualité des vêtements de fête, garde ses coutumes traditionnelles, comme du reste la bourgeoisie urbaine, encore peu tentée par l’imitation de la classe noble.

6. Précapitalisme et réformes

Après les guerres napoléoniennes, l’Europe du congrès de Vienne (1814-1815) est dominée par la Russie, membre prépondérant de la Sainte-Alliance, sous le règne d’Alexandre Ier (1801-1825) et de Nicolas Ier (1825-1855). L’expansion russe se poursuit au Caucase où les pays géorgiens ont déjà reconnu l’autorité du tsar (1799-1811) avec l’agrément de la Turquie (traité de Bucarest, 1812); à la suite de la guerre russo-iranienne de 1826-1828 (paix de Tourkmantchaï [Turkman face="EU Caron" カaj]), la Russie annexe l’Arménie orientale; elle doit cependant réduire, par une guerre de type colonial, la longue résistance du chef montagnard Chamil (Šamil’), vaincu en 1859. Mêlée à la question d’Orient, elle s’efforce de développer son influence dans les Balkans, après l’annexion de la Bessarabie (1812), et soutient les luttes d’indépendance contre l’Empire ottoman (traité d’Andrinople, 1829). Elle ne peut cependant, devant la pression anglaise, contrôler les Détroits et doit, de 1853 à 1855, soutenir contre une coalition européenne (Angleterre, France, Turquie, Sardaigne) une guerre très dure, menée en Crimée, et qui s’achève par sa défaite (traité de Paris, 1856, qui décide la neutralisation de la mer Noire). La guerre de Crimée, révélant les faiblesses internes de cet empire en apparence si puissant, marqua le début d’une nouvelle période de son histoire, pleine de difficultés et d’efforts d’adaptation.

Répression des révoltes et développement du sentiment national

Pourtant l’autocratie avait résisté au soulèvement des «décabristes» (14 décembre 1825), complot militaire d’officiers nobles nourris des leçons de la révolution américaine et de la Révolution française, et qui voulaient substituer au tsarisme un régime plus libéral, sinon démocratique. Les exécutions et l’exil en Sibérie châtièrent les comploteurs, qui n’avaient pas bénéficié d’appui dans le peuple. Le gouvernement avait aussi écrasé la révolte polonaise de 1831 dans le royaume du Congrès (région de Varsovie), né du repartage de la Pologne en 1815 et attribué à la Russie. Celle-ci ne fut pas touchée par le mouvement révolutionnaire européen de 1848; bien plus, ce furent les armées russes qui, se portant au secours de l’Autriche, étouffèrent la révolution hongroise de 1849.

Les troubles paysans qui se multiplient (plus de 700 cas entre 1826 et 1854) et qui aboutissent parfois à une véritable insurrection régionale comme en 1839, dans douze gouvernements du centre, n’ont pas pour autant modifié le problème du servage, dont la discussion montre l’âpre attachement des nobles à leurs privilèges. L’échec du décabrisme avait mis fin à toute opposition de la noblesse au régime, et le règne de Nicolas Ier, après celui d’Alexandre Ier, fut pour l’État et la nation une période de progrès. La codification des lois date des années trente. L’instruction s’étend à des cercles plus larges. De nouvelles universités sont créées (Vilno, 1802, qui fut fermée après la révolte polonaise de 1831; Dorpat, 1802; Kharkov, Kazan, 1804; Saint-Pétersbourg, 1819; Kiev, 1835). Le nombre des écoles élémentaires augmente rapidement (3 000 en 1853), comme le nombre des élèves (une centaine de milliers). Les besoins de l’industrie, des villes qui se développent suscitent la création d’un institut technologique (1828), d’une école d’architecture (1830) et d’une école d’ingénieurs civils (1831). De nombreuses revues scientifiques et littéraires paraissent (Revue des mines, des manufactures et du commerce , 1825; Revue du ministère de l’Instruction publique , 1834; Annales de la patrie , 1838, qui bénéficie de la collaboration des meilleurs écrivains du temps). La Russie en effet connaît la première floraison de sa littérature: sans être engagées, les œuvres d’écrivains tels que Griboiédov (Griboedov), Pouchkine (Puškin), Lermontov, Gogol (Gogol’), Tourgueniev (Turgenev) reflètent une réalité sociale injuste, et sont lues par un public cultivé plus nombreux.

Le décor architectural de Saint-Pétersbourg est devenu plus grandiose encore, mais les nouveaux monuments (cathédrales de Kazan, de Saint-Isaac, Bourse maritime, palais Michel) associent aux artistes étrangers les premiers grands architectes russes: Starov, Bajénov (Ba face="EU Caron" ゼenov), Kazakov, Voronikhine (Voronikhin). La naissance de l’opéra historique avec Glinka (Ivan Soussanine , 1836) traduit la force des sentiments d’attachement à la patrie.

Progrès économiques et transformations sociales

Dans ce cadre brillant se développait une économie qui restait loin derrière celle des pays occidentaux mais préparait des modifications de structure sociale et rendit nécessaires les réformes des années soixante. Par le tarif douanier protecteur de 1822, la Russie limita l’importation des tissus anglais, et développa une industrie cotonnière très active dans la capitale et la région d’Ivanovo (cotonnades imprimées): au tissage effectué à la main dans des ateliers campagnards s’ajouta la filature, dans les années quarante, lorsque l’Angleterre autorisa l’exportation de ses machines à filer. Les métiers mécaniques à tisser sont encore peu nombreux au milieu du siècle, et la production mécanisée ne l’emporte que dans les années soixante, comme aussi l’impression des étoffes par cylindres, introduite par des ingénieurs alsaciens. L’animation du marché de consommation (étendu aux limites d’un empire de 17 millions de kilomètres carrés et comptant 70 millions d’habitants en 1851) détermina un développement général de l’activité artisanale et industrielle, le coton était le principal élément de progrès, ainsi que la betterave, qui suscite l’installation en Ukraine, après 1835, de raffineries modernes.

L’industrie textile a permis à de nombreux paysans, souvent serfs à l’origine, puis libérés par rachat dans les années 1825-1830, d’accéder à la condition «marchande». À la bourgeoisie commerçante traditionnelle s’est ajoutée une bourgeoisie industrielle, propriétaire d’usines, le plus souvent issues d’ateliers villageois de la région de Moscou, Tver, Vladimir, Kostroma; telle a été l’origine de la plupart des grandes familles qui, au début du XXe siècle, commenceront, aux côtés de l’aristocratie, à jouer un rôle politique. Mais, à cette époque, ces nouveaux enrichis se cantonnent dans leur profession et sont des sujets soumis au pouvoir, attachés à la tradition et n’ayant presque aucune part dans la vie intellectuelle du pays. Cette bourgeoisie est d’ailleurs encore bien peu nombreuse. Groupée administrativement en trois guildes, elle compte, en 1857, 1 440 membres de première guilde (où se trouvent les gros commerçants et les industriels), 5 005 membres de deuxième guilde et 137 198 membres de troisième guilde (parmi lesquels un très grand nombre de petits boutiquiers) pour une population d’environ 72 millions d’habitants. Aussi bien le développement industriel qui transforme l’apparence des régions centrales n’a-t-il pas encore créé une classe ouvrière. Les quelque cinq ou six cent mille ouvriers russes (parmi lesquels trois cent mille employés dans les textiles), vers 1860, restent à demi paysans et sont le plus souvent des ouvriers temporaires. À la différence de la métallurgie, où persistent une organisation et une discipline militaires, l’industrie textile, même lorsqu’elle emploie des serfs, est facteur de mobilité et d’une relative liberté. Mais l’immense majorité de la population est paysanne; le problème social essentiel est celui du servage, condamné par les esprits éclairés, qu’ils se rattachent aux slavophiles – les frères Kiréevski (Kireevskij), Aksakov, A. S. Khomiakov (Khomjakov) –, dont la foi mystique assignait à la Russie une mission divine, ou aux «occidentalistes» – tels le critique V. G. Bielinski (Belinskij, 1811-1848) ou le socialiste utopique A. I. Herzen (Gercen, 1812-1870) –, pour qui la Russie devait suivre les voies de l’Occident (sans renier d’ailleurs les traits caractéristiques de sa civilisation, le mir paraissant à Herzen une amorce du socialisme). L’aristocratie foncière restait cependant attachée à l’institution, moins pour des raisons économiques (encore qu’une bonne partie des nobles, médiocres gérants de leurs propres intérêts, y vissent faussement une source gratuite de profits) que pour des raisons sociales: ils craignaient qu’à la faveur de la liberté donnée les paysans ne se soulèvent. Ceux-ci en effet sentaient peser de plus en plus sur eux les exigences d’une aristocratie dépensière, le système mixte des corvées encore alourdies et des redevances en argent. Le développement du commerce au village enrichissant une partie de la paysannerie, accentuait les différences de fortune et les tensions sociales. Mais la poussée des révoltes paysannes a durci la position des nobles. Il a fallu les défaites de la guerre de Crimée, l’arrivée au pouvoir d’un souverain plus libéral, Alexandre II (1855-1881) et surtout la révélation que la Russie avait des institutions périmées, inadaptées aux besoins d’un État moderne, pour engager le gouvernement, à partir de 1855, dans la voie des réformes qui concernèrent en premier lieu le servage.

Les réformes

L’atmosphère de réformes des années 1855-1860 tranche sur la période antérieure; l’apparition de l’intelligentsia sous Nicolas Ier ne se manifeste guère que dans les cercles étudiants clandestins (en particulier à l’Université de Moscou). Dans la décennie qui suit la défaite de Crimée, la liberté d’expression est assez large. Une jeune génération démocrate, de tempérament révolutionnaire, utilise la presse légale, autour de la revue Le Contemporain où écrivent les critiques littéraires N. A. Dobrolioubov (Dobroljubov, 1836-1861), N. G. Tchernichevski (face="EU Upmacr" 綠erniševskij, 1828-1889). Avec D. A. Pisarec (1840-1868) et La Parole russe (Russkoe Slovo ), le radicalisme politique tend à la négation de la société existante et à un nihilisme que décrit Tourgueniev en la personne de Bazarov, dans son roman Pères et fils (Otci i deti , 1861). Tandis que de l’étranger arrive le journal Kolokol (La Cloche ) rédigé par Herzen, se forme déjà une ébauche de société terroriste secrète, Terre et Liberté (Zemlja i Volja, le nom sera repris plus tard), formation éphémère (1862-1864). La répression du soulèvement polonais de 1863, beaucoup plus grave que celui de 1831, clôt cette période de libéralisme relatif pendant laquelle l’État russe a réformé considérablement ses institutions.

L’abolition du servage

Le «Statut des paysans libérés du servage» (19 févr. 1861) donnait à tous les serfs la liberté, et à ceux qui exploitaient la terre un lot de dimension variable selon les régions (par l’intermédiaire de la communauté rurale), en général inférieur à celui qu’ils exploitaient, contre un prix de rachat dont l’État fit l’avance. Les négociations entre les propriétaires et les communautés rurales se poursuivirent pendant vingt ans, et le Statut n’eut son plein effet qu’en 1881, le gouvernement rendant alors le rachat obligatoire. Tout en libérant une paysannerie dont la mobilité profita au développement industriel, la suppression du servage eut pour premier effet d’aggraver la situation des anciens serfs, tenus de rembourser par annuités à l’État pendant quarante-neuf ans l’indemnité de rachat. Il leur était possible, cependant, de recevoir gratuitement un lot du quart («quart du mendiant»), trop exigu pour assurer leur existence; ils revendaient alors ce lot et allaient grossir le contingent des salariés d’usine. Le Statut, renforçant d’autre part la communauté rurale, qui paraissait être une condition de maintien de l’ordre social, n’apporta aucune amélioration au morcellement excessif des exploitations et entraîna pour le plus grand nombre l’obligation, pour vivre, de compléter les lots par des terres affermées. En 1880, les paysans, qui avaient reçu 33 millions de déciatines (hectares) de terre, en cultivaient 25 à ferme et restaient redevables de nombreux droits (de passage d’usage) aux grands propriétaires, qui gardaient d’immenses domaines, réserve tentante pour une paysannerie insuffisamment pourvue.

Réformes administrative judiciaire et militaire

La réforme administrative de janvier 1864 créa les zemstva (conseil locaux); ils étaient élus dans les districts par la population, répartie en trois catégories: propriétaires, citadins, paysans, selon un système censitaire assurant la prépondérance des nobles (75 p. 100), et dans les gouvernements par les représentants des zemstva de districts. Leur compétence s’étendait à l’entretien des routes, des hôpitaux, à l’aide médicale et vétérinaire, à l’éducation. Les zemstva ne s’implantèrent, il est vrai, que peu à peu dans trente-trois gouvernements de la Russie européenne et longtemps ne concernèrent que les gouvernements à population russe. Cependant le rôle des zemstva dans la vie économique, sociale et politique du pays devint considérable. Instruments de progrès dans les campagnes et de développement de catégories professionnelles (médecins, instituteurs) qui grossissent les classes moyennes, ils expriment vis-à-vis du pouvoir les besoins populaires; l’idée chemine dès lors qu’ils devraient se compléter auprès du tsar par une assemblée représentative de la nation, élue par les zemstva de gouvernement.

Aussi importante fut la réforme judiciaire de décembre 1864 qu’avait projetée, un demi-siècle plus tôt, Mikhaïl Speranski, ministre d’Alexandre Ier, mais celui-ci s’était toujours heurté à l’hostilité de la noblesse. Séparant la justice de l’administration, assurant l’indépendance des juges par l’inamovibilité, cette réforme crée un nouveau système de tribunaux, où apparaît, au niveau du district, le jury. L’efficacité des réformes, qui tempéraient l’arbitraire et amélioraient les rapports sociaux, restaient cependant limitée par le caractère policier du régime. Une nouvelle législation (1865), qui supprimait la censure préalable mais renforçait la répression, maintint la presse sous le contrôle de l’administration. La période des grandes réformes se poursuivit jusque dans les années soixante-dix. L’organisation des doumas urbaines (conseils municipaux), objet de longues discussions entre 1864 et 1870, accrut par un système de curies l’autorité des riches sur la ville, sans pour autant accorder à ces doumas la moindre autonomie. Dans le domaine militaire, la réorganisation indispensable de l’armée vaincue, menée de 1861 à 1874, s’inspire à nouveau de la tradition de Souvorov, développe l’initiative dans la formation des cadres d’officiers, institue le service militaire pour tous (1874) et prépare cette force puissante qui servira la politique impérialiste de l’Empire.

Cependant, dès cette époque, la disproportion entre la grandeur des desseins politiques et la faiblesse des moyens économiques et financiers du pays était sensible. Le développement de la Russie est désormais essentiellement tributaire de son industrialisation et, par voie de conséquence, d’une organisation financière; on tenta de résoudre ce dernier problème par la création de la Banque d’Empire (en 1860).

7. L’industrialisation, la conquête des marchés asiatiques

La suppression du servage inaugure la période capitaliste de l’histoire de la Russie. L’essor industriel de la première moitié du XIXe siècle et l’exportation croissante de céréales avaient seulement amorcé une accumulation de capitaux, mais qui étaient trop insuffisants pour permettre de rattraper le retard économique.

La révolution industrielle

La Russie ne put entrer vraiment dans l’ère industrielle que par l’intervention de l’État et l’emprunt de capitaux à l’étranger. Les changements profonds de ses structures économiques sont un fait tardif, postérieur à 1880. La faiblesse du marché de consommation paysan qui s’élargissait trop lentement, autant que le manque de capitaux privés, a contraint le gouvernement à devenir, par la voie des finances publiques et des banques étrangères, le principal client de la grande industrie, animée par les commandes de drap pour la troupe, de produits métallurgiques pour l’armée, la flotte de guerre et les chemins de fer. Le gouvernement, pour des raisons à la fois politiques et économiques, entreprit la construction d’un réseau de voies ferrées. Avant la guerre de Crimée, il n’existait que deux lignes d’intérêt général, celle de Saint-Pétersbourg à Tsarskoié Selo (1837), d’utilité très locale, et la ligne Saint-Pétersbourg-Moscou, mise en service en 1851. Trente ans plus tard, le réseau, qui atteignait une longueur de 25 000 km, reliait en étoile Moscou à Nijni Novgorod (Ni face="EU Caron" ゼnij Novgorod), Voronèje (Vorone face="EU Caron" ゼ), Kharkov, Kiev, Rostov-sur-le-Don et Varsovie, traversait en écharpe la Russie de Riga à Tsaritsyne (Caricyn), de Kiev à Königsberg, et rapprochait plusieurs villes méridionales de la mer Noire. La fabrication des rails, puis des machines, fit de l’Ukraine agricole, dans le dernier quart du XIXe siècle, une grande région industrielle. La construction du Transsibérien, commencée en 1891 et achevée en 1902, renforça la colonisation sibérienne, permit la mise en valeur des régions méridionales de cet immense territoire, et fut l’instrument de la politique d’expansion en Extrême-Orient. En 1913, la longueur du réseau ferré atteignait (sans la Finlande) 70 000 km et ne répondait cependant pas encore aux besoins stratégiques et économiques du pays. La navigation fluviale traditionnelle s’était à la fin du siècle modernisée; à 20 000 bateaux non motorisés, s’ajoutaient, en 1895, 2 539 vapeurs, nombre qui avait doublé en 1913.

La construction des voies ferrées, l’équipement des ports, la fabrication d’armements, associant de plus en plus capitaux privés et participation de l’État et nécessitant un appel au capitalisme occidental, engagèrent le gouvernement dans une politique financière qui domina toute la vie économique de la seconde moitié du siècle. Les ministres des Finances Reitern (1862-1878), Bunge (1878-1887), Vichnegradski (Višnegradskij, 1887-1892) et Witte (1892-1903), par une série de mesures d’assainissement et une fiscalité plus lourde, qui, par l’intermédiaire des impôts indirects, pesa principalement sur la paysannerie, rétablirent l’équilibre budgétaire (1888), compromis par la guerre balkanique de 1877-1878. Le tarif protectionniste de 1891 améliora la balance du commerce extérieur, déclenchant une guerre douanière de trois ans avec l’Allemagne. Mais déjà, le rapprochement avec la France, pour des raisons politiques, faisait de Paris (l’«emprunt russe» à partir de 1887) un marché de capitaux à destination de la Russie sous forme d’emprunts d’État et d’investissements privés. L’alliance franco-russe (1891-1892) renforça la confiance qu’inspirait la Russie, mais inversement l’utilisation des emprunts permit au gouvernement d’établir en 1897 le rouble-or, monnaie forte et stable qui consolida son crédit. La Banque d’Empire, pivot de l’opération, possédait alors une réserve d’or égale à la valeur des billets en circulation. L’Exposition universelle de Paris (1900) fut l’occasion de nombreuses publications officielles glorifiant la puissance de l’Empire russe.

Sur ces bases financières solides, qui favorisent la multiplication des banques et sociétés (en 1900, on comptait un millier de sociétés anonymes industrielles et de grand commerce à la fois russes et étrangères, 125 sociétés étrangères), l’industrie fait des progrès rapides, surtout dans les dernières années du XIXe siècle, dites période de Witte, lequel est appelé parfois «le père de la révolution industrielle en Russie». Les besoins en rails et en wagons sont alors couverts entièrement par les usines russes, ainsi que presque tous les besoins en locomotives. La flotte de guerre, anéantie pendant la guerre de Crimée, est reconstituée à partir de 1882, et deux cuirassés aux noms symboliques (Catherine II , Tchesmé ) sont lancés en mer Noire (1886). La construction des usines elles-mêmes, surtout en Ukraine, et le développement des villes accroissent la consommation de produits métallurgiques. Le recensement de 1897, complet et détaillé, montre l’importance du marché urbain: la population de l’Empire est passée de 100 millions d’habitants en 1888 à 128 millions en 1897, dont 53 p. 100 dans les villes (27 p. 100 en 1863). La Russie, «grand village» encore au milieu du XIXe siècle, a vu grandir ses anciennes cités (Saint-Pétersbourg, 1 265 000 hab. en 1900; Moscou, 1 million; Odessa, 400 000; Riga, 282 000; Kiev, 248 000), et compte neuf villes de 100 000 à 200 000 habitants, ainsi que trente de 50 000 à 100 000. Bien que les constructions utilisent encore dans la proportion de 50 p. 100 l’artisanat du bois, les grands travaux commandés par l’État et les municipalités animent la production. Enfin, le marché de consommation paysan s’élargit plus en raison de l’accroissement de la population que par l’élévation du niveau de vie qui reste, semble-t-il, faible pour le plus grand nombre. Cependant la consommation du sucre et, surtout, des tissus de coton a fortement augmenté entre 1890 et 1899. Mais le poids des impôts limite les achats.

La géographie industrielle du pays change rapidement. Aux régions d’activité ancienne, telles que Saint-Pétersbourg, Moscou, Ivanovo-Voznessensk (Ivanovo-Vosnesensk), Oural, s’ajoute l’Ukraine où, à partir de 1880, s’installent des usines métallurgiques modernes, presque toutes aux mains de sociétés et de banques étrangères, anglaises, françaises et belges, qui exploitent le charbon du Donets (Donec) et le fer de Krivoï-Rog (Krivoj Rog), reliés en 1885 par la voie ferrée «Catherine». Vers 1900, on y comptait dix-sept grands établissements industriels (région d’Ekaterinoslav), à l’«esprit d’entreprise teinté d’américanisme». La métallurgie avait transformé la physionomie de l’Ukraine céréalière et donné un élan aux industries agricoles: minoteries, distilleries, brasseries, manufactures de tabac et raffineries de sucre (qui fournissaient les deux tiers de la production totale de l’Empire).

Les nouvelles usines de la région de Saint-Pétersbourg et des villes baltiques ont également un caractère moderne, leurs activités portuaires sont considérables, mêlant les initiatives étrangères et russes. L’importation de coton, de caoutchouc, de métaux et de charbon, la présence des chantiers navals assurent le développement industriel: les filatures de coton de Saint-Pétersbourg, avec leurs 33 000 ouvriers en 1913, fournissaient 16 p. 100 de la production nationale; mais l’industrie cotonnière s’étendait vers l’ouest, à Krengholm (Krengol’m), près de Narva (plus de 10 000 ouvriers), tandis que la manufacture Treougolnik (Treugol’nik, Triangle) de Riga (8 000 ouvriers) fabriquait des millions de galoši (chaussures de caoutchouc). Dans la capitale, les industries de matériel électrique, les imprimeries de l’État occupaient des milliers d’ouvriers; la plus importante était cependant l’usine Poutilov (Putilov; construction de machines, fabrications de guerre), créée en 1868, qui employait, en 1913, 13 000 ouvriers.

L’emprise étrangère – américaine à Riga, anglaise à Krengholm et dans les filatures de la capitale, française à l’usine Poutilov –, forte dans la région de Saint-Pétersbourg, est plus faible dans la région de Moscou, à peu près nulle dans l’Oural. Mais, tandis que l’Oural métallurgique, où coexistent des usines d’État et des établissements d’importance moyenne aux mains des grandes familles (les Demidov, Stroganov, Jakovlev), «somnole» (selon l’expression du savant russe Mendeleiev) et ne commence à se moderniser que dans les premières années du XXe siècle, la région de Moscou, avec son arrière-pays d’Ivanovo-Voznessensk (le «Manchester russe») est devenue le centre économique le plus actif de la Russie, occupant, en 1908, 800 000 ouvriers dans les industries les plus diverses (dont la moitié dans le seul gouvernement de Moscou); les usines textiles prédominent cependant; elles sont aux mains de grandes familles de bourgeois russes, tels que les Prokhorov à Moscou, les Morozov à Nikolskoié (Nikolskoe), Tver et Orékhovo-Zouiévo (Orekhovo-Zuevo), les Konovalov à Kinechma (Kinešma), les Garelin, les Kouvaiev (Kuvaev) à Ivanovo, qui reçoivent du coton d’Asie centrale en quantité croissante et approvisionnent en cotonnades tous les marchés du pays.

Problèmes sociaux et opposition

Constitution d’un prolétariat

L’essor industriel a créé un prolétariat ouvrier, en nombre encore limité (1 million d’ouvriers d’usines en 1880, 2 millions au recensement de 1897, 3 millions en 1913), qui se détache de plus en plus de la campagne et est concentré dans les grandes villes et dans des régions bien déterminées; il pose, par les conditions de son travail à l’usine et de sa vie dans de misérables banlieues (Les Bas-Fonds de Gorki [Gor’kij]), un grave problème social, d’autant que le système de représentation municipale l’exclut de la cité. (Ainsi à Ivanovo, qui compte, en 1906, 100 000 habitants, dont un tiers d’ouvriers, la municipalité est élue par 516 électeurs.) L’industrie ne pouvait d’autre part éponger les surplus de population paysanne, qui cherchaient vers le sud et l’est des terres nouvelles. Avant même la construction du Transsibérien entre 1880 et 1890, 50 000 colons se dirigaient chaque année vers la Sibérie. En Russie européenne, la colonisation était plus dense, doublant entre 1860 et 1912 la surface des terres cultivées dans des gouvernements d’Ekaterinoslav, Kherson, Tauride, territoire du Don, la quintuplant dans les gouvernements de Samara, Orenbourg (Orenburg), Oufa (Ufa), Astrakhan (bassin de la Volga et Préoural). Mais la conquête du sol n’empêchait pas la lente dégradation du sort des paysans de Russie centrale, où une commission d’enquête constatait en 1899 que l’étendue moyenne du lot du paysan était tombée depuis 1860 de 4,6 à 2,6 hectares. La différenciation sociale à la campagne, où se détachait une catégorie de riches paysans, et le sort meilleur des colons sibériens et des paysans cosaques des marches frontières, depuis le Don jusqu’en Extrême-Orient, faisaient apparaître, par contraste, plus pénible la situation paysanne dans les régions anciennement peuplées, qui étaient aussi les plus industrialisées et les plus urbanisées.

Le populisme

Tandis que le mécontentement entretient à la campagne et dans les usines des troubles passagers et sans gravité pour le gouvernement, un fort courant d’opposition se développe au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, dans une intelligentsia nouvelle, recrutée parmi les éléments des classes moyennes, popes, fils de popes, cadets d’écoles militaires, nobles ruinés, médecins, instituteurs, gens instruits et véritables «émigrés de l’intérieur» qui refusent l’absolutisme et, déçus par les réformes d’Alexandre II, prennent une attitude nettement révolutionnaire. Ainsi naît le populisme, doctrine socialisante qui, nourrie des réalités russes, place dans le peuple paysan l’espoir d’une révolution.

Dans ses deux formes d’action, pacifique et violente (le terrorisme), le populisme a duré une vingtaine d’années; il n’a trouvé sa forme doctrinale qu’au moment où il s’était assagi et tendait à n’être plus qu’un simple mouvement libéral. Les idées populistes sont exprimées par M. A. Bakounine (Bakunin, 1814-1876), réfugié en Angleterre depuis 1861, P. L. Lavrov (1823-1900), hostile à la violence, qui inspira la «Croisade vers le peuple» de ces étudiants pleins de foi et d’illusions qui en 1874 s’efforcent de politiser une masse paysanne indifférente et hostile et sont durement châtiés (procès des 193 en 1877-1878), P. N. Tkatchev (Tka face="EU Caron" カëv, 1844-1885) chez qui l’on trouve l’idée de la prise du pouvoir par conspiration d’une minorité, en même temps que l’idéalisation de la commune rurale et de l’artel’ (forme coopérative de production très répandue dans les campagnes). L’échec de la propagande pacifique entraîne la scission de 1879 de la société secrète Zemlja i volja (Terre et liberté), créée en 1876: le Tchorni perediel (face="EU Caron" アërnyj peredel, Partage noir) poursuit une politique d’agitation; la Narodnaia volia (Narodnaja volja, Volonté du peuple) prépare l’assassinat du tsar Alexandre II (1er mars 1881). Dans l’atmosphère de répression des premières années du règne d’Alexandre III (1881-1894), le populisme se détache de l’action révolutionnaire et, avec V. P. Vorontsov (Les Destinées du capitalisme en Russie [Sud’by kapitalisma v Rossii ], 1882) et N. F. Danielson (Daniel’son, Essai sur notre économie nationale avant les réformes [O face="EU Caron" カerki našego poreformennogo obš face="EU Caron" カestvennogo khozjajstva ], 1893), acceptant dorénavant l’autocratie considérée comme gardienne des traditions collectives (mir), il propose un programme modeste et illusoire d’éducation du peuple paysan et le développement industriel progressif dans le cadre de la communauté agraire, afin d’échapper aux misères entraînées, par l’industrialisation accélérée et considérée comme «artificielle» de la fin du siècle. Au début du XXe siècle, les socialistes révolutionnaires fonderont eux aussi leur espoir en la paysannerie, mais en l’intégrant dans un programme de lutte violente contre le régime.

Apparition du marxisme

La poussée industrielle des années 1880-1890, mettant au premier plan l’agitation ouvrière (la première grande grève éclate à Orekhovo-Zouiévo en 1885) et apparaissant comme une nécessité, avait cependant converti au socialisme scientifique un certain nombre de populistes (réfugiés en Suisse) et entraîné en Russie la formation de cercles marxistes, qui comptaient davantage d’intellectuels que d’ouvriers et étaient souvent animés par des étudiants polonais et bulgares. En 1883, Plekhanov, «le père du marxisme russe», fonde le groupe révolutionnaire «Libération du travail» (Osvobo face="EU Caron" ゼdenie truda ) et, en 1884, publie l’ouvrage Nos Différences (Naši raznoglasja ), où il expose la conception marxiste du développement économique de la Russie. Les cercles marxistes ont eu peu d’influence sur les grèves «sauvages» qui se multiplient dans les années quatre-vingt-dix; toutefois, à la suite de la terrible famine de 1891, qui révéla à l’intelligentsia à la fois la pauvreté paysanne et l’incompétence de l’administration, ils ont reporté sur l’action des villes et le rôle des masses ouvrières l’espoir d’une révolution politique. Le marxisme théorique, qui tendait à un «économisme conformiste», a pu d’ailleurs s’exprimer légalement, mais il fut rapidement supplanté par un marxisme révolutionnaire et clandestin, attaché au nom de Lénine. Celui-ci, arrivé dans la capitale en 1895, est bientôt arrêté, puis exilé en Sibérie (1897), où il prépare un ouvrage capital, œuvre à la fois de militant politique et d’historien: Le Développement du capitalisme en Russie (Razvitie kapitalisma v Rossii , 1899). Pendant son absence, s’est fondé à Minsk (1898) le Parti social-démocrate russe, dont l’activité se poursuit surtout à l’étranger et qui se divise au deuxième congrès (à Bruxelles, puis Londres, 1903) sur la conception du parti et de la tactique révolutionnaire en bolcheviks (la majorité, avec Lénine) et mencheviks (la minorité, avec Axelrod). Les deux groupes qui mènent d’âpres luttes, où les mencheviks l’emportent d’abord (le journal Iskra [L’Étincelle] créé par Lénine, est entre leurs mains en 1904), se réconcilient momentanément lors des événements de 1905. Mais ces conflits lourds d’avenir sont peu connus des masses populaires; le marxisme ne touche qu’une infime partie du monde ouvrier. Le rapide essor industriel, à peine ralenti par la crise économique de 1900-1902, grossit les classes moyennes où s’exprime, par la voix des zemstva et des gens d’affaires, une opposition modérée. Celle-ci, à la fois loyaliste et libérale, ne va pas au-delà de la revendication d’une assemblée nationale représentative et de prudentes améliorations sociales.

Une politique extérieure active

La Russie de 1900 paraît puissante, appuyée sur une aristocratie que renforce une bourgeoisie anoblie, protégée par sa police et son armée. Les difficultés intérieures n’ont pas ralenti son expansion. Il est vrai que, ayant pris pied à la fin du XVIIIe siècle sur le continent américain (1783), puis installé des ports et des pêcheries en Alaska et jusqu’à la latitude de la future ville de San Francisco (1812), elle s’était repliée sur le continent asiatique et avait vendu ses possessions aux États-Unis (1867); mais elle participait à l’action des puissances capitalistes contre la Chine et, en 1860, par le traité de Pékin, annexait la région de l’Amour, où était fondé le port de Vladivostok («le dominateur de l’Orient»). Cependant la poussée en direction de l’Asie centrale s’acheva par la conquête totale de celle-ci entre 1864 et 1885. Deux États féodaux subsistèrent sous le protectorat russe: l’émirat de Boukhara et le khanat de Khiva. Le khanat de Koland fut supprimé et, en 1867, fut fondé un gouvernement général du Turkestan sous administration militaire. L’Asie centrale ne devint pas colonie de peuplement, mais source de coton pour les industriels moscovites, débouché commercial et base stratégique à proximité de l’Inde, mettant bientôt en conflit les deux impérialismes russe et anglais.

Profitant de la guerre franco-allemande de 1870, le gouvernement russe déclara nulles de clauses du traité de Paris; la neutralité de la mer Noire prit fin officiellement en mars 1871. En 1873, les trois empereurs de Russie, d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie signèrent un accord de faible portée réelle. La diplomatie tsariste est alors absorbée par la question des Balkans, où elle appuie les mouvements nationaux contre l’Empire ottoman. À la suite de l’insurrection de la Bosnie et de l’Herzégovine en 1875, les Bulgares (1876), les Serbes, et les Monténégrins prennent les armes contre l’Empire ottoman; la Russie, pour consolider son influence dans les Balkans, répondant d’ailleurs à un fort mouvement d’opinion en faveur des frères slaves (collecte de fonds, levée de volontaires), déclare à son tour la guerre et, après une campagne dure et victorieuse (1877-1878), impose à la Turquie le traité de San Stefano (1878), dont les clauses (création d’une grande Bulgarie) durent être révisées sur intervention de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie (congrès de Berlin, 1878): Roumanie, Serbie et Monténégro obtinrent leur indépendance; la Bulgarie, réduite, reçut l’autonomie. La Russie annexa les districts de Batoum, Kars et Ardahan à sa frontière caucasienne, ainsi que le sud de la Bessarabie, qu’elle avait dû céder après la guerre de Crimée.

Politiquement isolée, la Russie signe en 1881 le renouvellement de l’accord de 1873, mais, pour contrebalancer la Triple Alliance germano-austro-italienne, se rapproche de la France qui, après la défaite de 1870, cherche un appui à l’Est. L’alliance franco-russe, comprenant un accord politique (1891) et une convention militaire (1892) ratifiée en 1893, lie étroitement la Russie à la France, qui devient l’une de ses principales sources de capitaux importés (surtout des emprunts d’État et des investissements industriels), concurrençant la Belgique, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et, dans une faible mesure, les États-Unis.

C’est dans le Pacifique Nord que, dès la fin du XIXe siècle, la Russie devient une rivale dangereuse pour les autres grandes puissances (Angleterre, États-Unis, France, Japon) qui luttent pour s’assurer les meilleures positions sur le marché chinois. Avec l’appui de la France et de l’Allemagne, elle oblige le Japon, vainqueur de la Chine en 1895, à renoncer à l’annexion de la péninsule du Liaodong que lui reconnaissait le traité de Shimonoseki. Mais, en 1896, elle obtenait la concession du chemin de fer transmandchourien qui consacrait la pénétration économique dans l’Est chinois; par un accord de mars 1898 , la Chine lui concédait le bail de Port-Arthur, avec le droit d’y établir une base navale. Le soulèvement national et populaire des Boxers (1900), réaction contre l’exploitation étrangère, fut écrasé par une intervention militaire de huit grandes puissances, parmi lesquelles la Russie, qui désormais entre en conflit permanent avec le Japon pour la prépondérance dans le Pacifique. Les intérêts économiques, et la certitude d’une guerre courte et victorieuse qui renforcerait la position du gouvernement à l’intérieur, ont, avec le désir de grandeur,poussé la Russie à une politique agressive qui conduit à la guerre russo-japonaise de 1904-1905. Comme un demi-siècle plus tôt, une défaite inattendue allait marquer le début d’une phase nouvelle de l’histoire russe, mais, cette fois, en déclenchant une révolution.

La supériorité de l’armée japonaise se manifesta dès les débuts de la guerre: l’attaque inopinée de Port-Arthur, bloqué le 8 février 1904 avec la flotte russe du Pacifique et contraint à la capitulation le 2 janvier 1905, les batailles indécises de Liaoyang (24 août-5 sept. 1904), du fleuve Shahe (5-18 oct. 1904), de Moukden (21 févr.-10 mars 1905), qui contraignaient les armées russes à la retraite, et l’anéantissement de la flotte de la Baltique, venue après un long périple pour tenter de sauver Port-Arthur (bataille de Tsushima, 27-28 mai 1905), révélèrent la faiblesse de l’armée russe, éloignée de ses bases, de son infrastructure économique et l’incompétence de nombre de ses chefs. Le traité de Portsmouth (5 sept. 1905) cédait au Japon le sud de l’île de Sakhaline, Port-Arthur et le chemin de fer de Port-Arthur à Changchun; la Corée devenait zone d’influence japonaise (les dates sont données ici selon le calendrier grégorien qui ne fut adopté en Russie qu’après 1918; le calendrier orthodoxe en usage auparavant était de 13 jours en retard sur le calendrier grégorien).

8. Crises et première révolution

Cependant une révolution éclatait dans la capitale le 22 (9) janvier 1905, après une manifestation populaire que dirigeait le pope Gapone et qui, porteuse d’une pétition au tsar, fut mitraillée par la troupe («Dimanche rouge»). La crise économique de 1900-1912, frappant surtout le prolétariat des usines, la gêne d’une paysannerie (12 millions de familles en 1905) où s’accentuaient les différences sociales (20 p. 100 d’entre elles exploitaient la moitié des terres, près du tiers cultivant des lots de 3 ha), le mécontentement des étudiants protestant contre leur statut universitaire (troubles à Moscou, à Kharkov, à Kiev en 1901) ont préparé un terrain d’agitation, sur lequel à partir de 1903 (grève de Rostov qui aboutit à des meetings de masse, première grande expression de conscience ouvrière) se greffe l’action des comités révolutionnaires dont les revendications ne sont plus seulement professionnelles, mais politiques. Les attentats organisés par les socialistes révolutionnaires (assassinat des ministres de l’Intérieur D. S. Sipyagine [Sipjagin] en 1902, V. K. Plehve [Pleve] en 1904, d’un ministre de l’Instruction publique et de deux gouverneurs) accentuaient la tension sociale, devant laquelle le gouvernement oscillait entre une répression sévère et des velléités de concessions à l’opposition modérée.

Après le Dimanche rouge, les défaites de Mandchourie et le développement des troubles à travers tout le pays (à la campagne comme dans les usines) contraignent le gouvernement à amorcer le 19 août 1905 la création d’une assemblée consultative élue (Douma) et, par le Manifeste du 30 octobre 1905, à ériger celle-ci en une assemblée législative élue, répondant ainsi aux vœux du Parti K. D. (constitutionnel-démocrate), issu de la bourgeoisie libérale et fondé en septembre 1905. Mais cette concession, qui fait de la Russie une monarchie constitutionnelle, non parlementaire, puisque le ministre, nommé par le souverain, ne dépend pas de l’Assemblée, n’a pas désarmé une opposition révolutionnaire, préfiguration des événements de 1917. Les jacqueries paysannes, les mutineries militaires (dont la plus connue est l’épisode du cuirassé Potemkine), et surtout la naissance spontanée de soviets de marins et d’ouvriers à Saint-Pétersbourg et à Moscou, de cheminots (en particulier les lignes sibériennes de transports de troupes en Mandchourie), qui tentent d’organiser un pouvoir politique, jalonnent les derniers mois de l’année 1905; si le soviet de Saint-Péterbourg, dominé par les mencheviks (et présidé par Trotski), ne va pas au-delà de la constitution d’un gouvernement révolutionnaire, celui de Moscou décrète l’insurrection de l’armée et doit être écrasé par la troupe en décembre. Au début de 1906, le gouvernement, aidé par une contre-révolution qui déchaîne des pogroms contre les Juifs et une chasse aux socialistes et aux intellectuels suspects, a repris en main la situation. La Douma, tribune publique où peuvent s’exprimer les revendications, est un «parlement de tutelle» (Chasles), dont le pouvoir, par le système électoral, la pratique des élections et la dissolution, rognera peu à peu les droits. La première Douma est dissoute le 21 juillet 1906 et, après la dissolution de la deuxième Douma, le statut électoral du 16 juin 1907 permet l’élection de la Douma dite des seigneurs (1907-1912). L’opposition y est à peine représentée; les libertés proclamées en 1905 (libertés d’opinion, de réunion, de la presse, libertés syndicales), sans être juridiquement supprimées, sont soumises à un contrôle policier qui les rend souvent illusoires. Dans les usines, les dirigeants syndicaux sont éliminés et, à la veille de la guerre de 1914, le syndicalisme (en grande partie clandestin) avait fait peu de progrès. Le redressement de l’autorité, après 1907, semble avoir définitivement fait reculer l’opposition révolutionnaire. Les troubles paysans s’atténuent; les excellentes récoltes de 1908-1909, le nouvel essor industriel à partir de 1910 rallient la majorité de l’opinion au gouvernement qui veut combler le fossé créé par l’autocratie entre un «pays légal» et un «pays réel» en favorisant un développement économique qui atténue les inégalités sociales. Mais ce développement lui-même, comme le régime arbitraire qui tolérait dans le désordre bureaucratique l’exercice des libertés de principe, favorisait le renouveau dans le pays d’une opposition légale apparaissant aux élections de 1912 et mettant l’autocratie en porte-à-faux: les pressions administratives et policières firent élire une quatrième assemblée qui n’était plus représentative et justifiait l’action des partis révolutionnaires travaillant à la chute du régime.

9. Les contradictions de la monarchie constitutionnelle

Des problèmes sociaux non résolus

Les jacqueries de la période 1900-1906 avaient révélé que le mir n’était nullement un facteur d’ordre social; d’ailleurs, les partages périodiques tombaient en désuétude et, en 1905, trois millions et demi de paysans n’en avaient pas effectué depuis cinquante ans et se considéraient comme propriétaires individuels. Avec le but politique de développer à la campagne une bourgeoisie villageoise, qui serait le soutien du régime, le gouvernement, par les lois du 22 novembre 1906, complétées par celles du 27 juin 1910 et du 10 juin 1911, légalise la situation des exploitants de terres qui n’avaient pas fait l’objet d’un partage depuis 1886; pour les autres terres, il autorise les paysans à quitter individuellement la communauté rurale en gardant la propriété de leur exploitation. Ces lois, auxquelles est attaché le nom du ministre P. A. Stolypine, n’entrèrent que lentement en application; cependant, en 1913, cinq millions de propriétaires avaient quitté la communauté rurale, dont un million depuis 1906, et le nombre des paysans demandant à sortir de l’indivision croissait d’année en année (651 000 en 1910, 1 226 000 en 1912). La réforme, qui effectivement consolidait le loyalisme et le conservatisme au village, ne résolvait pas pour autant le problème social dans un pays de 160 millions d’habitants en 1910; la surpopulation des régions les plus anciennement peuplées ne trouvait d’exutoire suffisant ni dans la colonisation ni dans le développement industriel, et la masse paysanne (130 millions), exploitant 170 millions d’hectares, considérait avec envie les 72 millions d’hectares que faisaient gérer des bourgeois et surtout des nobles.

Des améliorations portant sur les assurances contre la maladie et les accidents du travail ont été apportées au sort des ouvriers en 1903 et en 1912, notamment par l’assurance maladie pour les petites entreprises, qui concernait un million d’ouvriers. La journée de travail avait été abaissée à dix heures en 1905, mais la loi restait lettre morte dans la plupart des usines. Les salaires étaient très bas, leur faiblesse aggravée par le système des amendes, le paiement partiel en nature et l’emploi croissant d’une main-d’œuvre féminine et enfantine. Les rapports entre patrons et ouvriers étaient régis non par la législation formelle d’un État paternaliste mais par l’arbitraire patronal, contre lequel les ouvriers ne pouvaient opposer, à défaut d’organisations syndicales à peine tolérées, que la grève et des actions violentes contre le régime lui-même. À partir de 1910, le mouvement ouvrier, cassé par la répression qui suivit les événements de 1905, se reconstitue et engage dans l’action en 1912 une masse de plus de 700 000 travailleurs parmi lesquels une élite politisée qui suit les mots d’ordre des partis révolutionnaires.

Les partis révolutionnaires

Ces partis ont en effet acquis, à la veille de la Première Guerre mondiale, une importance que ne laisseraient pas supposer leurs faibles effectifs, ni même leur activité, l’agitation sociale qui s’aggrave entre 1912 et 1914 paraissant être liée au développement industriel, non au problème du régime. L’opposition admise par le pouvoir vient d’une partie de la bourgeoisie qui, depuis 1905, s’appuyant sur le Parti K. D., commence à jouer un rôle politique et qui, dans ses journaux, Slovo (La Parole ), à Saint-Pétersbourg, et Outro Rossii [Utro Rossii ] (L’Éveil de la Russie ), demande plus de liberté et une représentation plus juste des catégories sociales à la Douma. Mais les grèves et les manifestations ouvrières, comme les troubles à la campagne, révèlent le caractère politique d’une agitation organisée, favorisée par les excès du pouvoir (tel le massacre de 200 ouvriers grévistes des mines de la Léna en 1912). L’action des partis révolutionnaires divisés n’est certes pas uniforme; leurs programmes, comme leurs divergences, se sont précisés après 1905. Les socialistes révolutionnaires partisans d’un socialisme agraire, qui les rattache au populisme, portent leurs efforts sur la campagne, mettent l’accent sur les particularités nationales de l’Empire et restent partisans de la lutte terroriste. Mencheviks et bolcheviks, rapprochés par le congrès de Stockholm (dit de l’unification 1906) sont maintenant définitivement séparés par la constitution d’un Parti social-démocrate bolchevik en 1912 sous la direction de Lénine. Si les premiers ont la conception d’un parti largement ouvert et prêt à des concessions de programme et de tactique révolutionnaires pour faire accepter son existence, les seconds, plus intransigeants, préparent une révolution par l’action d’un parti restreint, détachement organisé de la classe ouvrière, discipliné et prêt à une lutte violente pour conquérir le pouvoir. La campagne électorale de 1912 fut pour les bolcheviks l’occasion d’animer politiquement le prolétariat (parution de la Pravda [La Vérité ] en mai 1912) et de présenter un programme étendu: pour l’immédiat, la journée de huit heures et la confiscation des terres des grands propriétaires; pour l’avenir, la constitution d’une république démocratique. La plate-forme des mencheviks comportait plus simplement la revendication des libertés démocratiques et le suffrage universel. Le programme des socialistes révolutionnaires, qui semblait plus adapté aux conditions de la vie paysanne, et celui des mencheviks, plus réaliste, donnaient alors aux uns et aux autres plus d’audience qu’aux bolcheviks, qui forgeaient l’instrument de leur futur succès.

Une vie culturelle brillante

La gravité de la situation intérieure, cependant, ne se révélait guère. Le tsarisme maintenait un régime autocratique tempéré de libéralisme, fortement appuyé sur une armée de plus d’un million d’hommes, sur le capitalisme étranger, source d’emprunts, sur un développement économique qui faisait évoluer la Russie dans les mêmes voies que les grands pays industriels. Il présentait, par la vie de cour, par les relations familiales et mondaines avec l’aristocratie internationale, une façade brillante. Surtout, la Russie, en un siècle, avait apporté au monde un riche capital culturel.

Pour en retard que soit la Russie au début du XXe siècle, elle n’en a pas moins fait des progrès notables et n’est pas ce «désert culturel» évoqué par Lénine et qui est surtout celui des peuples allogènes. Dans les universités (Moscou, Saint-Pétersbourg, Kiev, Dorpat [actuellement Tartu], Kharkov, Kazan, Odessa créée en 1865, Tomsk en 1888, Saratov en 1909), le nombre des étudiants dépasse 34 000 (près de 10 000 à l’Université de Moscou, 7 000 à Saint-Pétersbourg, moins de 1 000 à Tomsk, un peu plus de 400 à Saratov), auquel s’ajoute celui des élèves des écoles supérieures, environ 400 000. Le recensement de 1897 montre que 22 p. 100 de la population savait lire et écrire, la proportion atteignant dans les villes 50 p. 100. En 1911, la population scolaire avait augmenté plus vite que ne croissait la population totale; le ministère de l’Instruction publique administrait quelque 200 000 écoles primaires, la plupart dans les villes, fréquentées par 7 à 8 millions d’élèves. En 1914, en comptant 700 000 élèves des écoles secondaires, l’effectif s’élevait à 9 millions d’élèves, pour une population de 175 millions d’habitants. Les chiffres sont modestes. Mais, par son élite, la Russie participait au progrès scientifique international, aux courants littéraires et artistiques européens. Tributaire de la science étrangère, elle a ses savants de réputation mondiale, le chimiste Mendeleiev (Mendeleev, 1834-1907), le biologiste Metchnikov (Me face="EU Caron" カnikov, 1845-1926), prix Nobel 1908, le physicien Iablotchkov (Jablo face="EU Caron" カkov, 1847-1894), le physiologue Pavlov (1849-1936), prix Nobel 1904.

Sa littérature s’est magnifiquement épanouie; sans être engagée, elle ne manque pas d’évoquer les problèmes sociaux, si pressants en Russie, et parfois, de manière allusive, prend pour cible les privilégiés. Rares sont ceux qui s’engagent à la fin du siècle, comme Gorki, dans l’action révolutionnaire. Mais cet héritage littéraire, en raison précisément de ses aspects sociaux, sera recueilli dans un premier temps par le nouveau régime, qui hésite entre une tradition classique intégrée et les essais d’une culture prolétarienne. Le début du XXe siècle est marqué d’ailleurs par une réaction spiritualiste contre le péril révolutionnaire et l’apparition de courants littéraires nouveaux (symbolisme, acméisme, futurisme, néo-réalisme), dont la plupart seront rejetés par la Révolution de 1917, mais qui donnent à la Russie une place originale dans la littérature mondiale.

Beaucoup plus que les œuvres littéraires, cependant, la musique russe acquiert une audience internationale, avec le groupe des Cinq (Balakirev, Cui, Borodine [Borodin], Moussorgski [Musorgskij], Rimski-Korsakov [Rimskij-Korsakov]), qui donna naissance à un art original; dégagé du folklore et s’inspirant de lui, puisant dans l’histoire des sujets dramatiques, il créa des opéras somptueux: Le Prince Igor , œuvre de Borodine, achevée par Rimski-Korsakov et Glazounov (Glazunov), Boris Godounov et La Khovanchtchina (Moussorgski). L’inspiration de Tchaïkovski (face="EU Caron" アajkovskij) est plus facile, mais son ballet Le Lac des cygnes , appelé à un succès qui défie le temps, appartient à un genre artistique qui, unissant décors picturaux, musique et danse, a fait pour une grande partie la renommée mondiale de la musique russe, grâce à Diaghilev (Djagilev).

Mais l’art, dans la mesure où il concerne une élite raffinée et s’écarte d’une tradition nationale particulière, ne trouve plus toujours un milieu favorable à son développement. La peinture, dominée jusqu’à la fin du XIXe siècle par la Société des expositions ambulantes, créée en 1870 en réaction contre l’académisme officiel, veut toucher le peuple par des œuvres qui, évoquant les événements du passé ou dépeignant la réalité vivante sous tous ses aspects (sociaux et religieux), renferment implicitement un appel au patriotisme ou une morale de perfectionnement et de progrès. I. E. Répine (Repin, 1844-1930) est le plus connu des «ambulants», par son évocation d’épisodes historiques et de scènes de vie populaire contemporaine (Ivan le Terrible devant le cadavre de son fils , Les Haleurs de la Volga ). Mais aussi V. I. Sourikov (Surikov, 1848-1916), qui décrit la Russie du XVIIe siècle, au temps de la persécution des vieux-croyants, V. M. Vaznetsov (Vasnecov, 1856-1933), illustrant les vieilles légendes russes, I. N. Kramskoï (Kramskoj, 1837-1887) et N. N. Ge (1831-1894), inspirés par la vision d’un Christ russe, V. V. Verechtchagine (Vereš face="EU Caron" カagin), V. G. Perov, et tant d’autres moins célèbres, mais dont les sujets étaient propres à émouvoir un large public. Cet art réaliste, qui resta le trait dominant de la peinture russe, devenu à son tour officiel, dans les académies et même au sein de l’Union des artistes russes, fondée à Moscou en 1903, restait en fait ignoré de la masse et avait pour clientèle la grosse bourgeoisie russe. Mais l’influence de la peinture occidentale, par les achats de marchands et d’industriels (les Mamontov, les Chtchoukine [Š face="EU Caron" カukin], les Morozov), les recherches en Russie même de peintres inspirés par l’impressionnisme et le symbolisme, les liens qui se créaient au début du XXe siècle entre les milieux artistiques de Saint-Pétersbourg, de Paris, de Munich favorisèrent le développement d’un art d’avant-garde, autour de la revue Mir Iskousstva (Mir Iskusstva , Le Monde de l’art , 1906), détaché du réalisme et des préoccupations sociales, mais qui apporta sa contribution à la peinture contemporaine la plus moderne avec Larionov et Gontcharova (Gon face="EU Caron" カarova), et surtout Malévitch (Malevi face="EU Caron" カ), Kandinsky et Chagall, ces deux derniers réalisant une partie de leurs œuvres à l’étranger, avant de revenir travailler en Russie en 1914. Tous les courants de recherches en art, dans leur force et leur variété, se prolongent au début de la révolution à qui ils apportent un héritage bientôt contesté.

10. La Première Guerre mondiale

Les défaites de 1905 arrêtèrent l’expansion russe en Asie et affaiblirent son influence au Moyen-Orient où elle se heurtait à l’Angleterre. Devenue le brillant second dans l’alliance franco-russe (alors qu’elle en était l’élément majeur de 1893), elle se rallia à l’entente franco-anglaise et signa avec l’Angleterre la convention du 18 août 1907 qui faisait entrer l’Afghanistan et l’Iran méridional dans la zone d’influence de cette dernière. Dans les Balkans, elle ne put enrayer la pénétration austro-allemande et fut obligée de reconnaître en 1909 l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie. En août 1911, elle signa avec l’Allemagne la convention de Potsdam par laquelle elle s’engageait à ne pas s’opposer au projet de construction du chemin de fer de Bagdad, prolongé par une voie allant de la frontière irano-turque à Téhéran; en contrepartie, l’Allemagne reconnaissait son influence dans l’Iran septentrional. Les guerres balkaniques de 1912-1913, aboutissant à la défaite des Turcs, mais opposant entre elles les nations victorieuses et les États européens pour le règlement diplomatique du partage des territoires conquis, allaient renforcer la pression autrichienne sur les Balkans et, à la suite de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo (28 juin 1914), conduire à la Première Guerre mondiale.

Celle-ci dont on pensait qu’elle serait courte, se prolongea et mit la Russie, incapable de soutenir économiquement une longue épreuve, en un état de crise d’où sortit la révolution de 1917. Après la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie (1er août 1914), puis celle de l’Autriche (7 août 1914), les troupes russes connurent des succès rapides, en Prusse orientale et en Galicie, et contre les Turcs au Caucase (automne 1914, printemps 1915). Mais la situation changea bientôt en raison des difficultés d’adaptation à une économie de guerre moderne qui, organisée en 1916 seulement, ne put répondre aux besoins. En mai 1915, les armées russes avaient dû reculer et, pendant l’hiver 1915-1916, le front se stabilisa sur une ligne nord-sud qui, le long de la Douna (Duna) de l’Ouest, rejoignait le haut Dniestr (Dnestr). À l’arrière, la situation intérieure se dégradait; les grèves se multipliaient dans les usines (plus d’un million de grévistes en 1916), ainsi que les accrochages avec la police. Ces défaites renforcèrent à la Douma l’opposition de la bourgeoisie. Celle-ci, jouant un rôle accru dans les comités d’organisation industrielle et commerciale, accédait déjà au pouvoir politique. Les mesures de mobilisation provoquaient en 1916 une terrible révolte au Kazakhstan. La faiblesse du gouvernement et le discrédit du tsarisme expliquent la gravité des événements de février 1917 qui entraînèrent la chute du régime et l’instauration du socialisme marxiste dans l’Union des républiques socialistes soviétiques. Après la désagrégation de celle-ci, la Russie retrouve son indépendance et prend le nom de Fédération de Russie.

11. De la R.S.F.S.R. à la fédération de Russie

Avec la fondation de l’U.R.S.S. en 1922, la R.S.F.S.R. n’est qu’une simple structure administrative, soumise comme les autres républiques de l’U.R.S.S. au Parti communiste. Mais, en 1990, les nouvelles structures politiques de la R.S.F.S.R. mises en place dans le cadre de la perestroïka commencent à échapper à l’autorité centrale. Le 29 mai 1990, le Congrès des députés du peuple de la R.S.F.S.R., contre la volonté de la direction du Parti communiste de l’U.R.S.S., porte à la tête de la république de Russie, en qualité de président du Soviet suprême de la République, Boris Eltsine, l’ancien premier secrétaire du comité du parti de la ville de Moscou, révoqué en novembre 1987 parce qu’il avait osé dire qu’il trouvait les réformes trop lentes. Le 12 juin 1990, ce même Congrès des députés du peuple proclame la souveraineté de la république de Russie, exprimant ainsi la volonté de la Russie de définir elle-même les compétences qu’elle délègue à l’U.R.S.S. et celles qu’elle entend exercer seule. En décembre 1991, après que les tentatives de négocier un nouveau traité d’union entre les républiques de l’U.R.S.S. eurent échoué, la Russie redevient un État souverain au sens du droit international. Elle est reconnue comme l’État continuateur de l’U.R.S.S., mais il lui appartient de définir sa propre politique. En premier lieu, celle-ci doit en particulier tenir compte du fait que, désormais, vingt-cinq millions de Russes vivent sur le territoire de quatorze autres États indépendants, issus eux aussi de l’U.R.S.S. et devenus pour la Russie l’«étranger proche».

Tout en poursuivant la politique de coopération avec les pays occidentaux engagée par l’U.R.S.S. de Mikhaïl Gorbatchev, la Russie met au premier plan ses intérêts dans cet «étranger proche» constitué par les onze États de l’ex-U.R.S.S. qui ont formé avec elle une Communauté des États indépendants (C.E.I.) et par les trois États Baltes. Mais elle recherche avec les pays occidentaux la coopération et l’aide économique dont elle a besoin pour mettre en œuvre sa politique économique, orientée vers l’économie de marché et la privatisation d’une partie importante de la propriété d’État omniprésente dont elle a hérité de l’époque socialiste.

Cette politique économique est difficile à mettre en place et connaît beaucoup de vicissitudes, car il faut d’abord restaurer l’autorité de l’État. La «parade des souverainetés», qui avait touché toutes les républiques fédérées de l’U.R.S.S., a également gagné les républiques à caractère national de la Russie. En 1991, la Constitution de la R.S.F.S.R. est modifiée pour permettre l’instauration d’un président élu au suffrage universel. Boris Eltsine acquiert une autorité légitime incontestable par son élection comme président le 12 juin, mais il coexiste difficilement avec le Congrès des députés du peuple élu en 1990. Comme ce dernier refuse une partie importante des réformes qu’il propose et rejette ses conceptions constitutionnelles, Boris Eltsine décide finalement, en septembre 1993, de le dissoudre et le fait disperser par la force au début d’octobre. Le 12 décembre 1993, une Assemblée fédérale, composée de deux chambres, la Douma d’État et le Conseil de la fédération, est élue au suffrage universel en même temps qu’est adoptée par la même voie une nouvelle Constitution. Celle-ci permet de définir de nouvelles relations, dans le cadre d’une «fédération de Russie», entre la fédération et ses quatre-vingt-neuf «sujets»: d’une part, six territoires, quarante-neuf régions, les deux villes de Moscou et de Saint-Pétersbourg, à majorité russe, d’autre part, vingt et une républiques, une région autonome et dix arrondissements à caractère national. Des accords particuliers sont conclus avec les républiques qui avaient souhaité une très large autonomie, comme le Tatarstan ou le Bachkortostan. Mais la force est employée pour tenter de ramener, à la fin de 1994, dans la fédération de Russie la Tchétchénie, qui avait proclamé son indépendance à la fin de 1991 et qui, de fait, avait pu l’exercer pendant trois ans.

L’État réaffirme ainsi son autorité, mais son institutionnalisation doit se poursuivre. La Cour constitutionnelle fédérale n’a pu être complétée en 1994. Au début de l’année 1995, les lois fixant une répartition plus précise des compétences entre la fédération et ses «sujets», celles qui doivent définir les limites de l’autonomie locale ne sont pas encore adoptées, pas plus que les lois sur le référendum ou les lois électorales qui doivent régir l’élection présidentielle prévue pour juin 1996 ou l’élection de l’Assemblée fédérale prévue pour décembre 1995.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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